Avant l’avènement du christianisme, Platon et d’autres philosophes païens avaient argumenté pour montrer l’immortalité de l’âme. On pourrait croire que les premiers philosophes chrétiens adoptèrent d’emblée ces arguments. En fait, parce qu’ils croyaient à la résurrection des corps, la seule survie de l’âme ne leur suffisait pas. Mais surtout, il est clair que si l’homme, après sa mort, subsiste naturellement par lui-même, il n’y a nul besoin d’un Dieu pour le ressusciter. Aussi, constate Gilson, « même les Pères qui admettent l’immortalité de l’âme refusent immédiatement de concéder à Platon que l’âme soit naturellement immortelle ». Certains auteurs chrétiens préfèrent dire que l’homme meurt tout entier, corps et âme, pour être ressuscité par Dieu. Mais cette idée suppose qu’il y ait une interruption dans l’existence de l’homme. On se demande alors si Dieu peut reconstruire entièrement un individu humain sans que cette création ex nihilo soit celle d’un nouvel individu différent du premier. Progressivement, la plupart des philosophes chrétiens ont cru à la survie de l’âme seule, complétée par la résurrection du corps.
1. L’observation du cerveau
Les nouvelles techniques d’observation du cerveau telles que l’IRM (imagerie par résonance magnétique) permettent de voir que chaque type d’activité mentale est lié à l’activité d’une certaine partie du cerveau. Par exemple, l’IRM permet de voir que pour une activité de mémorisation, ou bien pour une activité de raisonnement, c’est telle ou telle partie du cerveau qui est active. Cela prouve qu’il y a un lien étroit entre l’activité de l’esprit (raisonner, imaginer, se souvenir, etc.) et l’activité du cerveau.
2. Réponse
Mais cela ne prouve ni que l’esprit soit le cerveau, ni même que chaque état ou activité de l’esprit soit causé par un certain état ou événement physique dans le cerveau. Ces observations prouvent seulement qu’il y a un lien entre ces deux types d’états, sans indiquer lequel est la cause de l’autre. En effet, on peut penser que l’esprit sollicite librement le cerveau pour agir et qu’il est donc la cause des phénomènes (flux sanguins, etc.) observés dans le cerveau, tout comme le fait que je lève le bras au moment où j’en ai l’intention ne prouve nullement que l’événement physique observable (le mouvement du bras) soit la cause de mon intention.
Par contre, si on découvrait que chaque décision d’un certain type était précédée d’un phénomène physique particulier précédant toujours et exclusivement les décisions de ce type, ce serait un puissant argument en faveur du matérialisme. Mais rien de ce genre n’a été observé jusqu’à maintenant.
3. Le vieillissement de l’esprit
Le meilleur argument matérialiste est sans doute celui-ci : Nous savons, par expérience, que les capacités de notre esprit dépendent de l’état de notre cerveau et de notre corps. Par exemple, de nombreuses personnes âgées perdent la mémoire ou certaines facultés intellectuelles quand leur corps se dégrade. De même, une lésion du cerveau ou un infarctus peut entraîner une perte partielle de la mémoire ou du langage. Bref, l’esprit, dans son fonctionnement, est étroitement dépendant de la santé du corps. Il est donc très probable que quand le corps ou le cerveau cesse complètement de fonctionner, l’esprit cesse également de fonctionner et d’exister. La mort du corps entraîne inéluctablement la mort de l’esprit. Il n’y a donc pas de vie après la mort.
Ce problème philosophique n’est pas nouveau. Bien entendu, St Thomas d’Aquin sait que l’activité de l’esprit décline souvent en même temps que la santé du corps.
4. L’intellect dépend de la sensation
Aristote et St Thomas pensent que l’activité intellectuelle est liée à l’imagination, qui est liée elle-même à la sensation. Par exemple, un géomètre a besoin de tracer des figures pour s’aider à raisonner. L’objet de son raisonnement n’est pas le triangle qu’il dessine, mais une catégorie de triangles (par exemple, les triangles isocèles). St Thomas et Aristote pensent que toute activité intellectuelle suppose un recours aux images sensibles (reçues directement par les sens ou stockées dans la mémoire). Or le fonctionnement des sens et de la mémoire dépend de certains organes.
5. Réponse 1 : L’intellect n’a plus les mêmes besoins après la mort
St Thomas d’Aquin doit donc montrer qu’au moment de la mort, l’esprit survit malgré sa dépendance par rapport au corps dans lequel il s’est développé. Il soutient que l’esprit, une fois séparé du corps, n’a plus les mêmes besoins que lorsqu’il est lié au corps :
« l’âme humaine séparée du corps pense d’une autre manière que l’âme unie au corps, de même qu’elle est d’une autre manière (…) Tant que l’âme est dans le corps, elle ne peut penser sans image, ni se souvenir autrement que par les pouvoirs cogitatif et mémoratif, qui préparent les images, comme il ressort de ce que l’on a dit ; voilà pourquoi penser, selon cette manière déterminée, ainsi que se souvenir, <sont des opérations qui< sont détruites avec la destruction du corps. – L’être de l’âme séparée, en revanche, lui appartient à elle seule, indépendamment du corps. C’est pourquoi son opération, qui est de penser, ne s’accomplira pas non plus en recourant à des objets qui existent dans les organes corporels -les images-, mais elle pensera par elle-même, à la manière des substances qui sont totalement séparées des corps selon l’être » (Somme contre les gentils II, 81, §6).
St Thomas ne donne aucun exemple à l’appui de cette affirmation. Que vaut son argument ? Nous y reviendrons un peu plus loin.
6. Réponse 2 : L’intellect acquiert de l’autonomie
Le développement de l’intelligence, chez un enfant, passe par l’apprentissage du langage, qui suppose à son tour la sensation. Il est très difficile de développer l’intelligence d’un enfant à la fois sourd et aveugle (il faut employer un langage tactile !).
Cependant, plus notre intelligence se développe, moins elle dépend des images sensibles, et plus elle devient capable de penser abstraitement ou d’imaginer librement par elle-même les objets sur lesquels elle veut s’exercer. On pourrait donc penser que notre esprit, en grandissant, devient indépendant de la sensation qui le liait au départ au monde sensible, c’est-à-dire matériel.
Problème : ceci ne permet pas de montrer que l’esprit d’un enfant, dont l’intelligence est encore peu développée, peut subsister après la mort corporelle.
7. Réponse 3 : L’intellect dépend du sensible comme un agent dépend de son objet
L’intelligence d’un enfant s’exerce d’abord sur des choses sensibles, autrement dit, sur ce qu’il peut voir, goûter, toucher, entendre ou sentir (il apprend des mots comme « chat », « jouet », « gâteau », avant de maîtriser des concepts comme « racine carrée » ou « suffrage universel », qui ne désignent rien de directement perceptible). L’intelligence d’un enfant dépend donc des choses perceptibles, mais comme un agent dépend de ce sur quoi il agit. Par exemple, un sculpteur ne peut sculpter sans une matière, mais si celle-ci vient à manquer, sa vie n’est pas en danger. Si on sépare le sculpteur de ses matériaux, il ne peut plus sculpter, mais il continue à vivre. Il en serait de même avec l’esprit et les images sensibles.
8. Résumé du problème
Tout le problème est lié au fait que l’esprit, dans son fonctionnement, dépend manifestement de l’état du corps, en particulier du cerveau. L’argument du vieillissement de l’esprit ne signifie rien d’autre. La remarque d’Aristote, selon laquelle l’intellect ne peut fonctionner sans la sensation, rejoint la même idée.
9. Réponse
Ceci dit, il est encore possible de soutenir qu’il y a une vie après la mort physique. Comment ? En distinguant le fonctionnement de l’esprit, et son existence. Admettons que l’esprit, au moment de la mort, soit entravé dans son fonctionnement. Cela ne prouve nullement qu’il doive cesser d’exister. Richard Swinburne le montre à l’aide d’une comparaison très simple. Soit une ampoule fixée sur un appareil dont elle reçoit l’électricité qui lui permet de briller. Cette ampoule dépend, dans son fonctionnement, du bon état de l’appareil, qui représente ici le corps. Mais si l’appareil est détruit, l’ampoule peut continuer d’exister, et même, de fonctionner. Il suffit de la relier à un autre appareil du même type ou à une autre source d’électricité. De la même, bien que l’esprit dépende du corps dans son fonctionnement, cela ne prouve pas qu’il en dépende aussi dans son existence.
Pour confirmer cette distinction entre deux formes de dépendance, nous pouvons multiplier les exemples à volonté : Je coupe les racines et les branches d’un jeune peuplier, comme pour me faire un bâton. Si je plante ce bout de bois dans un sol riche et humide, le peuplier peut survivre en se constituant de nouvelles branches et de nouvelles racines. Aussi dépend-il de ces organes dans son activité, mais non dans son existence.
Avec St Thomas, on peut même penser que le corps, en vieillissant, finit par entraver le fonctionnement de l’esprit, bien qu’il en soit d’abord une condition nécessaire. Une brebis, dans son activité, dépend assurément de l’état de ses membres. Pourtant, si l’un d’eux est atteint d’une gangrène, il finit par entraver l’activité de l’animal, épuisé par une vive douleur. Aussi l’amputation peut-elle faciliter la vie de l’animal.
10. Y a-t-il des preuves positives de l’immortalité de l’âme ?
Contrairement à Platon, les philosophes chrétiens comme St Thomas d’Aquin, Descartes ou Swinburne cherchent avant tout à réfuter les arguments par lesquels on prétend prouver qu’il n’y a pas de vie après la mort physique. Cependant, quand on met en évidence l’autonomie de l’esprit par rapport au monde physique ou matériel, on montre, d’une certaine manière, la probabilité qu’il subsiste après la mort physique. Tout d’abord, l’intelligence conceptuelle et la raison, qui permettent de faire des déductions et de connaître des vérités éternelles et nécessaires, ne peuvent pas se réduire à la sensation. Ensuite, l’homme possède le libre arbitre. Donc il n’est pas soumis à un déterminisme strict : dans une situation donnée, un être humain a la capacité d’agir de plusieurs façons différentes. Si on admet que les choses du monde matériel sont soumises à des lois auxquelles l’homme n’est pas soumis, celui-ci est en partie immatériel ou imperceptible, puisqu’il échappe en partie aux lois qui gouvernent le monde perceptible.
Karl Popper (philosophe) et John Eccles (prix Nobel de médecine, neurophysiologiste) ont défendu ensemble la thèse dualiste. Pour Eccles, c’est au niveau des synapses que l’âme contrôle le cerveau.
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