Dans l'article intitulé "Preuve par l'impossibilité d'une quantité infinie actuelle", nous avons exposé une version de l'argument du kalam (ce mot arabe désigne la théologie naturelle). Cet
argument est un peu tombé aux oubliettes à cause de certaines formulations insuffisantes ou trop naïves.On peut argumenter au moins à partir de trois fondements différents :
Premièrement, on estime que toute chose et tout fait réel (par opposition aux entités abstraites) a des propriétés entièrement déterminées, même si elles ne sont pas entièrement prédéterminées. L'histoire du monde est une suite de faits ou d'événements réels. Par conséquent, elle doit avoir, elle aussi, des propriétés entièrement déterminées. Par exemple, elle contient un nombre fini d'étoiles, de supernovae, etc.
Deuxièmement, si on admet que la série des causes passées est sans commencement, on se heurte a des contradictions liées à des principes mathématiques évidents. On ne peut pas ajouter quelque chose de réel à une quantité réelle sans que cette quantité augmente. Par exemple, si dix étoiles naissent sans qu'aucune étoile ne meure, le nombre d'étoiles doi avoir augmenté. Or l'infini plus dix égale l'infini. Donc si le nombre d'étoiles était infini, il n'a pas augmenté. Ceci s'applique également à l'histoire du monde réel. Le passé du monde ne peut pas contenir une infinité d'étoiles, de causes successives, ni d'événements réels et distincts qui se succèdent.
Troisièmement, si on admet que le monde vient d'une série infinie de causes passées, ça n'a plus aucun sens d'évaluer la probabilité des événements physiques, car ils sont tous probables, et on doit même dire qu'ils se sont tous produit, puisque leur probabilité tend vers 1. Il faut donc admettre que les ordinateurs ont déjà existé avant d'êtres fabriqués par l'homme, ou d'autres absurdités : tout événement physiquement possible s'est déjà réalisé ! Du coup, ça n'a plus aucun sens de faire une inférence à la meilleure explication. Or on ne peut pas se passer de ce type d'inférence, ni en science, ni dans les procès ou dans les enquêtes, ni dans la vie quotidienne (voir là-dessus l'article sur l'argument cosmologique).
Ces trois argument convergent pour soutenir que le monde physique a un commencement : il y a eu un premier changement.
L'hypothèse de Hawking
Dns "Une brève histoire du temps", l'astrophysicien Hawking a imaginé une hypothèse pour éviter l'idée d'une Cause Première : l'hypothèse de l'éternel retour. On peut parcourir indéfiniment la surface de la terre en ligne droite, sans rencontrer de limite ; et pourtant, la terre constitue un espace fini. On repasse seulement aux même endroits. De la même façon, on pourrait imaginer un temps fini mais qui peut être parcouru indéfiniment.
Cette hypothèse est extrêmement contre-intuitive. Il faut donc avoir des arguments solides pour l'adopter (il ne suffit pas qu'elle soit logiquement possible). Or on ne voit pas quels pourraient être ces arguments.
Deuxièmement, du point de vue physique, si le temps est fini, c'est qu'il a commencé. Autrement dit, si le temps physique est fini (parce que le monde n'a pas toujours existé), c'est qu'il a commencé à un certain moment du temps-coordonnée (ce temps abstrait et régulier auquel on se réfère mentalement pour situer les événements les uns par rapport aux autres). La théorie de la relativité admet cette distinction entre deux temps. Le premier est indissociable des choses concrètes et du changement ; alors que le second peut exister (abstraitement) même en l'absence de changement. Par exemple, si on admet que le monde est apparu subitement après une période infinie de néant, on admet que le temps physique a eu un commencement (il ne pouvait pas exister avant le monde physique lui-même), mais rien n'empêche de parler de t -1, t -2, etc., pour parler des instants qui ont précédé cette naissance. Or si on admet ainsi que le temps physique (comme le monde physique) a commencé, on admet tout simplement qu'il est sorti du néant, ce qui est évidemment inacceptable.
Il en est ici comme de l'espace : si la totalité des étoiles forme un amas au delà duquel il n'y a rien du tout, alors en un sens, le monde est limité, mais rien n'empêche de parler de tel ou tel point situé à quelque distance de cet amas, dans le vide. Il y a un espace physique mais aussi un espace coordonnée. L'espace coordonné peut être infini, car il ne suppose pas de quantité de matière infinie. En revanche, l'espace physique ne peut pas être infini. Il en est de même pour le temps.
Autre objection : si le même événement se produit plusieurs fois, doit-on dire qu'il y a plusieurs événements ou un seul ? Si ces événements sont totalement indiscernables, il faut dire qu'il n'y en a qu'un, en vertu du principe d'identité des indiscernables. Mais alors il n'y a pas de retour, puisqu'il n'y a pas de pluralité d'événements numériquement identiques. Et si on dit qu'ils ont les mêmes propriétés mais qu'ils sont numériquement différents, c'est qu'ils se distinguent par leurs coordonnées dans le temps : il y a un donc un temps-coordonnée où ils prennent place et où l'un est antérieur à l'autre. Et on retombe ainsi sur les même apories, car s'il y a une infinité d'événements successifs (qu'ils aient ou non les mêmes propriétés par ailleurs), on se heurte à nouveau aux trois objections formulées plus haut.
Du point de vue pratique ou moral aussi, l'hypothèse de l'éternel retour est difficilement acceptable. Je ne vois pas comment on peut admettre une idée aussi contre-intuitive.
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