Les philosophes ont proposé plusieurs arguments pour prouver l’existence de Dieu. Chaque argument a une histoire. Je m’attacherai uniquement, ici, à l’argument cosmologique, apparemment très apprécié aujourd’hui. Il a été présenté sous différentes formes. En voici quelques-unes.
Au début des Principes mathématiques de la philosophie naturelle, livre fondateur de la physique moderne où sont exposées les lois de la gravitation universelle, Isaac Newton déclare que sa théorie prouve l’existence d’un Créateur intelligent : « Tous ces mouvements réguliers n’ont pas pour origine des causes mécaniques. Cet arrangement aussi extraordinaire du soleil, des planètes et des comètes n’a pu avoir pour source que le dessein et la seigneurie d’un Être intelligent et puissant ».
Gottlob Leibniz (1646-1716), grand physicien lui aussi, propose une version intéressante du même argument :
« la raison suffisante de l'existence des choses ne saurait être trouvée ni dans aucune des choses singulières, ni dans tout l'agrégat ou la série des choses. Posons que le livre des éléments de la géométrie ait existé de tout temps et que les exemplaires en aient toujours été copiés l'un sur l'autre ; il est évident, bien qu'on puisse expliquer l'exemplaire présent par l'exemplaire antérieur sur lequel il a été copié, qu'on n'arrivera jamais, en remontant en arrière à autant de livres qu'on voudra, à la raison complète de l'existence de ce livre, puisqu'on pourra toujours se demander, pourquoi de tels livres ont existé de tout temps, c'est-à-dire pourquoi il y a eu des livres et pourquoi des livres ainsi rédigés. Ce qui est vrai des livres, est aussi vrai des différents états du monde, dont le suivant est en quelque sorte copié sur le précédent, bien que selon certaines lois de changement. Aussi loin qu'on remonte en arrière à des états antérieurs, on ne trouvera jamais dans ces états la raison complète, pour laquelle il existe un monde et qui est tel.
On a donc beau se figurer le monde comme éternel, puisqu'on ne suppose cependant rien que des états successifs, qu'on ne trouvera dans aucun de ces états sa raison suffisante, et qu'on ne se rapproche nullement de l'explication en multipliant à volonté le nombre de ces états, il est évident que la raison doit être cherchée ailleurs » (De l’Origine radicale des choses).
La science explique chaque phénomène en le ramenant à une ou plusieurs lois de la nature. Autrement dit, elle explique chaque régularité en la ramenant à une autre régularité. Seules les régularités nécessitent une explication. Ce qui n’est pas régulier peut être dû au hasard, mais on suppose, inversement, que la régularité d’un phénomène a toujours une cause. Imaginons que je lance dix dés à six faces. Si le résultat du jet est irrégulier, ce résultat ne me surprend pas. A l’inverse, si j’obtiens dix fois le même chiffre dès le premier jet, et si au bout d’une vingtaine de jets, je n’arrive toujours pas à obtenir un autre chiffre, il y a là de quoi s’étonner. C’est en face d’une régularité qu’on se demande pourquoi il en est ainsi et non autrement. Il en est de même dans les sciences de la nature. Par exemple, le mouvement des planètes se faisant toujours selon certaines lois, énoncées par Kepler, il était naturel que Newton cherchât la cause de cette régularité, ce qui l’amena à découvrir la gravitation universelle. Mais ce faisant, Newton expliqua une régularité par une autre régularité, plus générale sans doute, mais tout aussi mystérieuse. En fait, l’explication scientifique remonte à des lois toujours plus générales, et donc à des régularités toujours plus universelles et de moins en moins explicables par le hasard. Albert Einstein, comme Leibniz, était parfaitement conscient de cette limite de la physique. Voici ce qu’il en dit dans une lettre à Maurice Solovine du 30 mars 1952 : « Vous trouvez curieux que je considère la compréhensibilité du monde comme un miracle ou comme un éternel mystère. Eh bien, a priori, on devrait s’attendre à un monde chaotique, qui ne peut en aucune façon être saisi par la pensée (…). Si les axiomes de la théorie [de Newton] sont posés par l’homme, le succès d’une telle entreprise suppose un ordre du monde objectif d’un haut degré d’intelligibilité, qu’on n’était, a priori, nullement autorisé à attendre. C’est cela le miracle, qui se fortifie de plus en plus avec le développement de nos connaissances. C’est ici que se trouve le point faible des positivistes et des athées professionnels, qui se sentent heureux parce qu’ils ont la conscience, non seulement d’avoir avec plein succès privé le monde des dieux, mais aussi de l’avoir dépouillé des miracles ». Pourtant, dans la suite de cette lettre, Einstein refuse d’en tirer la conclusion que Dieu existe. Sa position est-elle cohérente ? Quand il est impossible d’expliquer un phénomène par une cause naturelle, et qu’il est en même temps nécessaire d’expliquer ce phénomène, la seule solution envisageable est de lui donner une explication surnaturelle. Il est donc logique d’admettre que les lois de la nature viennent d’un Créateur intelligent, c’est-à-dire d’une cause surnaturelle qui, parce qu’elle est intelligente, est capable de créer de l’ordre.
D’ailleurs, l’existence d’un Créateur intelligent explique bien l’existence des régularités naturelles, car si ce Dieu veut créer des êtres intelligents à son image, comme l’enseigne la religion chrétienne, il est utile que les phénomènes de la nature soient réguliers et prévisibles. Sans cela, l’homme ne pourrait y survivre.
J. C. Maxwell (1831-1879) Physicien et mathématicien anglais.
Il part de la régularité extrême existant dans les propriétés des molécules. Les molécules d’une même sorte ont des propriétés absolument identiques. Or, contrairement aux êtres vivants, les molécules ne se reproduisent pas en transmettant leur propriétés à d’autres molécules. Mais alors, pourquoi possèdent-elles les mêmes propriétés ? La physique ne peut expliquer ce fait. Seule l’existence d’un Créateur intelligent semble en fournir l’explication : « La science est arrêtée quand elle s’assure, d’une part, que la molécule a été faite, et d’autre part, qu’elle n’a été faite par aucun des processus que nous appelons naturels ».
L’existence de Dieu et les règles de l’inférence à la meilleure explication
Nous prendrons le mot « coïncidence » au sens étymologique : deux événements sont co-incidents quand ils se produisent ensemble. Quand il se produit une petite coïncidence, nous pouvons croire qu’elle est due au hasard ; cela ne signifie pas qu’elle découle d’un processus indéterminé, mais que la coïncidence n’a pas été voulue et qu’elle peut résulter de plusieurs chaînes causales sans origine commune. Par exemple, si plusieurs fois de suite, je vois la pluie commencer à tomber au moment où je sors de chez moi, je ne peux pas en conclure qu’il y a un dieu ou un esprit décidé à me nuire.
En revanche, si la coïncidence se répète à chaque fois, il est naturel de penser que tous les événements de la série sont dus à une même cause (qu’il s’agisse d’un dieu, d’un sorcier, ou d’un processus naturel).
Il faut donc poser le principe
(PS) (principe de simplicité) Une grande coïncidence, si elle suppose la rencontre d’une multitude de causes ou de conditions, est extrêmement improbable. Il faut donc croire qu’elle est due indirectement à une même cause.
Mais il faut aussi tenir compte du principe
(PAP) (principe de l’augmentation de la probabilité) : Plus on mélange les éléments d’une configuration, plus on a de chances d’obtenir cette configuration. Par exemple, si on lance un dé à six faces, on a peu de chances d’obtenir un six. Mais si on lance dix dés à six faces, on a plus de chances d’y arriver.
De même, un athée peut soutenir que si la matière de l’univers se mélange depuis très longtemps, il est probable qu’un tel processus aboutisse à l’apparition des êtres vivants et de l’homme.
Un athée peut donc s’appuyer sur PAP pour rejeter PS. Il peut dire que vu le nombre de causes et d’événements passés dans l’histoire de l’univers, l’apparition de l’homme était une coïncidence assez probable, tout comme les petites coïncidences que nous attribuons au hasard. Seulement, cette idée a deux conséquences absurdes :
1°) Dans l’hypothèse athée, l’évolution de l’univers n’a jamais commencé ; le nombre de ses transformations passées est infini. En effet, on suppose que tout changement physique est la conséquence d’un changement physique. Il est donc clair que dans l’hypothèse athée, l’histoire du monde se constitue d’une infinité d’événements, de transformations, etc. En conséquence, tout événement physiquement possible doit être considéré comme probable. Bien plus : la probabilité de chaque événement physiquement possible tend vers 1 ; on en conclut que tout événement physiquement possible s’est déjà réalisé. Par exemple, un singe a tapé la critique de la raison pure sur un ordinateur (on peut même imaginer que quarante singes l’ont déjà fait).
Puisque cette conséquence est absurde, il faut rejeter l’idée selon laquelle le nombre d’événements passés est infini. Il faut donc admettre que le monde physique a commencé un jour, c’est-à-dire qu’il a été créé.
2°) Si on admet ce raisonnement, alors toute coïncidence peut être attribuée au hasard, ce qui est manifestement faux.
Prenons un exemple connu : les attentats du 11 septembre 2001. Au moment des attentats, on voit deux avions de ligne s’écraser contre les tours jumelles du World Trade Center. Or, on sait aussi que d’autres avions se dirigent vers la Maison Blanche et le Pentagone. On a déjà vu, à New York, à Tokyo ou ailleurs, des accidents pendant lesquels un avion de ligne s’est écrasé sur un gratte-ciel. Mais pendant les attentats du 11 septembre, on ne peut pas croire qu’il s’agit d’un accident d’avion, puis d’un deuxième accident, au moment où d’autres appareils du même type quittent leur trajectoire normale pour se diriger vers la Maison Blanche et vers le Pentagone. Il est irrationnel de préférer l’hypothèse de l’accident, même si on n’a jamais vu un attentat d’une telle ampleur. L’événement a donc une cause extraordinaire. L’hypothèse de l’accident a l’avantage de ramener l’effet à des causes plus ordinaires. Pourtant, l’hypothèse la plus rationnelle est bien celle du complot. L’événement peut être voulu, puisque les Etats-Unis ont de nombreux ennemis dans le monde. Il faut donc penser que tout cela vient indirectement d’une même cause : une cause intelligente qui est à l’origine des attentats.
L’argument cosmologique s’appuie sur le même principe : l’apparition de l’homme est un événement qui peut être voulu, car chaque être humain (et chaque personne) a une très grande valeur. Or cet événement requiert de multiples causes et conditions. La coïncidence est donc frappante. Il ne s’agit pas d’une petite coïncidence que l’on peut renoncer à expliquer. On ne peut pas l’attribuer au hasard ; il faut donc penser qu’elle provient indirectement d’une seule cause : un créateur intelligent.
Conclusion
L’athéisme s’appuie sur PAP pour rejeter PS. Or cet argument n’est pas correct, car si on admet cette utilisation du principe PAP, alors :
1°) L’athéisme aboutit à une conséquence absurde : tout événement physiquement possible s’est déjà réalisé.
2°) Si tout événement physiquement possible est probable, toutes les coïncidences, même les plus frappantes, peuvent être expliquées par le hasard. Or il est évident que nous ne pouvons pas accepter cette idée, parce qu’elle sape les bases d’une grande partie de la connaissance humaine. La physique et les sciences de la nature appliquent ce principe. On l’applique aussi en histoire, dans les sciences humaines, dans les enquêtes policières, dans les procès, et dans une foule de situations où on ne peut pas s’en passer. Il serait donc incohérent d’y renoncer dans le débat sur l’origine du monde.
Héron mélomane