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Ce site, rédigé par un jeune enseignant en philosophie, est consacré à la philosophie de la religion et à l'apologétique. Il présente des arguments clairs et quelques explications sur les grands philosophes incontournables dans le débat sur la foi et la raison. Si vous débutez en philosophie, rendez-vous à l'article "notions de base" dans la rubrique "foi, connaissance et raison".

La foi, la connaissance et la raison

Jeudi 8 avril 2010 4 08 /04 /Avr /2010 10:11

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Anthony Flew était le philosophe athée le plus connu du monde anglo-saxon, entendons par là : le plus connu en tant que défenseur de l'athéisme. Au début des années 2000, il a officiellement changé de position et s'est converti au christianisme. Il raconte son évolution intellectuelle dans "There is a God, How the world's most notorious atheist changed his mind" (2004 – le titre est de l'éditeur). Dans le passage suivant, extrait des annexes, il donne la parole à un exégète d'Oxford : N. T. Wright. Celui résume l'argument historique permettant de montrer que Jésus est vraiment ressuscité.

 

 

[Résumé de ce qui précède : Avant les débuts du christianisme, la croyance en la résurrection des morts n'existait pas, sauf chez certains juifs, mais sous une forme très différente de celle que l'on trouve dans le christianisme primitif]

Premièrement, au lieu de concevoir la résurrection simplement comme un événement concernant tout le peuple de Dieu et ne devant arriver qu'à la fin, les premiers chrétiens disaient qu'une personne était déjà ressuscitée.

Deuxièmement, ils croyaient que la résurrection impliquait la transformation du corps physique. Ces juifs qui croyaient à la résurrection semblent être allés dans deux directions. Certains disaient que la résurrection reproduirait un corps physique identique en tous points à celui-ci, d'autres disaient que ce serait un corps lumineux, brillant comme une étoile. Les premiers chrétiens ne soutenaient rien de tel. Ils parlaient d'une nouvelle nature physique – on le voit très clairement chez Paul, mais pas seulement – un nouveau type de corporéité qui est définitivement corporel, au sens où il est stable et appartient à notre substance, mais paraît tellement transformé qu'il n'est plus soumis à la peine et à la  souffrance après la mort. Or cela est tout à fait nouveau. Cette image de la résurrection est étrangère au judaïsme.

Troisièmement, ils croyaient que le Messie lui-même avait été ressuscité des morts, ce qu'aucun Juif de l'époque du second Temple ne croyait, parce que selon le judaïsme de cette époque, le Messie ne serait jamais tué. Cela était donc nouveau.

Quatrièmement, ils employaient l'idée de "résurrection" en un sens tout à fait nouveau. Dans le judaïsme, cette idée était une métaphore pour parler du retour de l'exil, comme on le voit en Ezéchiel 37. Mais au sein du christianisme primitif – et je parle ici des tout premiers chrétiens, comme Paul – nous le voyons utilisé en lien avec le baptême, la sainteté, et divers autres aspects de la vie chrétienne qui étaient étrangers à l'esprit du judaïsme et à son utilisation du mot "résurrection".

Cinquièmement, nous voyons que dans l'esprit des premiers chrétiens, la résurrection est une chose à laquelle le peuple de Dieu contribue actuellement dans le présent. Les chrétiens sont appelés à travailler à l'oeuvre de Dieu, à réaliser ce qui est consommé à Pâques, préparant ainsi le nouveau monde que Dieu fera advenir. Cela aussi est tout à fait nouveau, et ne peut être expliqué que comme une mutation interne au judaïsme.

Sixièmement, nous voyons que dans le christianisme primitif, la résurrection, qui était une doctrine parmi d'autres, importante mais sans plus, dans le judaïsme, est devenue le centre de tout. Enlevez-la de Paul, par exemple, de 1 Pierre, de l'Apocalypse, ou des principaux pères du deuxième siècle, et vous détruisez tout leur système de croyances. Il faut en conclure que quelque chose a dû se passer pour que la résurrection deviennent le point central, au lieu de rester à la périphérie.

Septièmement et dernièrement, nous voyons que dans le christianisme primitif, il n'y a guère de variations dans les croyances sur ce qui advient après la mort. Dans le judaïsme, il y avait plusieurs opinions, et dans le monde païen, une multitude, mais il n'y en a qu'un seule dans le christianisme : la résurrection. Cela est vraiment remarquable si nous considèrons à quel point la plupart des peuples sont conservateurs dans leurs idées sur la vie après la mort. Tout se passe comme si les premiers chrétiens avaient eu de bonnes raisons de repenser cette partie la plus personnelle et la plus importante de leurs croyances. Et lorsque nous considérons les variations au sein du christianisme primitif, nous voyons que les chrétiens sont en désaccord sur une foule de sujets ; pourtant, ils sont remarquablement unanimes non seulement dans leur croyance à la résurrection, mais aussi sur ce qu'est la résurrection et sur ses effets.

Tout cela oblige les historiens à se poser cette question très simple : pourquoi tous les premiers chrétiens que nous connaissons, dès les premiers temps dont nous ayons des traces, ont cette conception de la résurrection si nouvelle, et pourtant remarquablement unanime ? C'est là une question historique très intéressante en elle-même. Bien sûr, tous les premiers chrétiens que nous connaissons diraient : "Nous avons cette croyance en la résurrection à cause de notre foi en Jésus Christ". Néanmoins, si l'idée que Jésus est ressuscité des morts avait commencé à se développer après vingt ou trente ans de christianisme, comme l'ont supposé beaucoup d'intellectuels sceptiques, alors dans une large frange du christianisme primitif, la résurrection n'aurait pas vraiment une grande place, ou bien si on trouvait partout cette croyance, elle prendrait différentes formes au lieu d'avoir cette unité très spécifique au christianisme primitif. Par conséquent, la diffusion très large et unanime de la croyance des premiers chrétiens à la résurrection nous oblige à dire qu'il s'est passé quelque chose de singulier, à l'origine du christianisme, donnant sa forme et et sa coloration particulière à tout le mouvement chrétien. 

Ici, nous devons nous devons nous demander : "Fort bien, mais que penser des évangiles ?" Que penser de Matthieu 28, de ce bref récit donné en Marc 16, de celui, plus long, que l'on trouve en Luc 24, et enfin du récit beaucoup plus long de Jean 20-21 ? [...] Je ne sais pas à quel moment ils furent écrit. Personne ne le sait, même si les exégètes veulent parfois nous faire croire qu'ils le savent. Ils ont pu être écrits au début des années 50 du premier siècle, certains diraient : encore plus tôt. Ils ont pu être écrits vers les années 70-80, certains diraient même : dans les années 90. Mais pour mon argumentation, cela n'a aucune importance.

Le point essentiel est le suivant : les récits des évangiles sur la résurrection (et le matériau relatif que l'on trouve au début des Actes) ont certaines caractéristiques remarquables, communes aux quatre récits, qui prouvent historiquement que même s'ils ont été écrits bien après les événements, ils remontent dans le passé par une voie qui n'a pas subi beaucoup d'altérations [...] jusqu'à une très ancienne tradition orale. Cela est évidemment d'une grande importance.

 

La première caractéristique est le portrait de Jésus dans les récits de la résurrection. On a dit maintes et maintes fois (...) (1) que Marc a écrit en premier et n'a presque rien dit sur la résurrection ; (2) que Matthieu vient ensuite, et n'en dit pas beaucoup plus ; puis (3) que nous trouvons Luc et Jean vers la fin du siècle, et ensuite, mais seulement ensuite, les histoires sur Jésus mangeant du poisson grillé au bord du lac, au petit-déjeûner, ou invitant Thomas à le toucher, etc. Selon cette théorie, certains chrétiens vers la fin du siècle ont commencé à croire que Jésus n'était pas vraiment humain, c'est-à-dire n'était pas un vrai homme, c'est pourquoi Luc et Jean aurait inventé ces histoires à ce moment-là pour dire que Jésus était bel et bien humain, qu'il avait une forme vraiment corporelle après sa résurrection, etc.

Le problème pour cette théorie – qui a été très populaire, comme je l'ai dit – est que ces récits (sur Jésus prenant un petit-déjeûner au bord du lac, rompant le pain à Emmaüs, invitant Thomas à le toucher, etc.) ont en commun le même Jésus, qui vient en passant à travers des portes fermées à clef, est reconnu par moments mais pas toujours, apparaît et disparaît à volonté, et finalement monte au ciel. Reprenons cette idée. Si j'écrivais un récit en 95 après JC, pour fortifier mon peuple dans la croyance que Jésus a été un être humain vraiment concret, je ne présenterais pas les matériaux de cette façon, car cela reviendrait à marquer un but dans mon propre camp.

Pour changer de point de vue, si vous étiez un Juif du premier siècle voulant inventer une histoire sur Jésus relevé d'entre les morts, la source biblique la plus naturelle pour vous serait Daniel 12, un des textes les plus importants de la période du second Temple sur la résurrection. Daniel 12 dit que les justes brilleront comme des étoiles au Royaume de leur Père. De fait, Jésus cite cela dans un passage précédent en Matthieu 13. Il est donc extrêmement étonnant qu'aucun récit de la résurrection ne décrive Jésus brillant comme une étoile. Les auteurs l'auraient décrit ainsi s'ils avaient inventé l'histoire.

Donc, à ces deux points de vue, le portrait de Jésus dans les récits de la résurrection est vraiment très étrange. Il n'y a aucun portrait de ce genre dans la littérature juive de l'époque. Et pourtant, de façon remarquable, il est cohérent à travers les récits de Matthieu, Luc, et Jean (Marc est trop bref pour que nous sachions ce qu'il aurait pu en dire). Donc quelque chose de très étrange a dû se passer. Tout se passe comme si les évangélistes voulaient nous dire : "Je sais que vous allez trouver cela très difficile à croire, mais c'est effectivement ce qui s'est passé". Quelque chose d'extraordinaire est arrivé, laissant ses empreintes dans les récits. Quiconque eût voulu écrire un récit fictif de la Pâque, eût fait Jésus plus clairement reconnaissable.

Permettez-moi une remarque en apparté. Si vous prenez les récits de la résurrection en Matthieu, Marc, Luc et Jean en les comparant dans l'original grec, il vous paraîtront tout à fait différents, même s'ils racontent le même épisode où les femmes vont au tombeau (et ainsi de suite). Ils emploient des mots toujours différents. Ils ne semblent donc pas avoir été copiés l'un sur l'autre.

Un deuxième indice est que dans ces récits, on remarque une absence quasi complète d'allusions à l'Ancien Testament. Dans les récits de la crucifixion, il apparaît clairement que la mort de Jésus a été racontée maintes et maintes fois dans la première communauté chrétienne ; et on y fait mention du psaume 22, d'Isaïe 53, de Zacharie, et d'autres passages de l'Ancien Testament, même dans le récit de la mise au tombeau. Mais si vous tournez les pages jusqu'au récit de la résurrection, vous ne trouvez cela ni chez Matthieu, ni chez Marc, Luc ou Jean (et on se souvient que Paul avait déjà dit en 1 Corinthiens 15 que le Christ était ressuscité des morts "conformément aux Ecritures" – Paul avait déjà, au début des années 50, un riche arsenal de textes de l'Ancien Testament permettant d'interpréter la résurrection). Il  eût été fort aisé pour Matthieu, qui aime beaucoup nous parler de l'accomplissement des Ecritures, de dire "Cela arriva pour que s'accomplît cette parole de l'Ecriture : ..." Mais Matthieu ne fait rien de tel.

De même, Jean dit que lorsque les disciples vont au tombeau, ils ignorent encore l'écriture selon laquelle il doit être ressuscité des morts. Mais il ne la cite pas et ne nous dit pas où est elle se trouve. Et sur le chemin d'Emmaüs, Luc présente Jésus exposant les Ecritures, mais ne nous dit jamais, là non plus, quelles Ecritures, ni ce que Jésus leur a dit.

Cela est très étrange. Soit il faut dire que la primitive Eglise a écrit des récits de résurrection saturés de réflexion sur l'Ancien Testament, et que Matthieu, Marc, Luc et Jean, l'ont fait de manière indépendante en utilisant des références explicites, soit il faut dire que ces histoires remontent pour l'essentiel à une antique tradition orale qui précède la réflexion théologique et exégétique. A mon avis, la seconde hypothèse est de loin la plus probable.

Le troisième aspect fascinant de ces récits est la place des femmes (cela est bien connu, je ne dis rien d'original ici). Dans le monde antique, aussi bien juif et païen, les femmes n'étaient pas considérées comme des témoins crédibles dans les procès. Et lorsque Paul mentionne déjà la tradition publique sur Jésus en 1 Corinthiens 15, il dit : "Je vous ai transmis en premier lieu ce que j'avais moi-même reçu, à savoir  que le Christ est mort pour nos péchés selon les Ecritures, qu'il a été mis au tombeau, qu'il est ressuscité le troisième jour selon les Ecritures, qu'il est apparu à..." – puis vient une liste d'hommes : Céphas, Jacques, les Douze, et "plus de cinq-cents frères à la fois", et "en dernier lieu, à l'avorton que je suis". Là, on devient perplexe, et on réagit : "Excuse-moi, Paul, mais où sont les femmes ?" La réponse est que, dès le début des années 50, la tradition publique avait évacué les femmes de l'histoire, parce que cette tradition savait que leur présence nourrirait des doutes. Nous voyons ce doute lorsque nous lisons Celse, qui rejette dédaigneusement la résurrection un siècle plus tard en disant : "Cette foi n'est fondée que sur le témoignage de quelques femmes hystériques".

Il est donc fascinant qu'en Matthieu, Marc, Luc, et Jean, nous trouvions Marie Magdeleine, les autres Marie, et les autres femmes. Et parmi tous ces gens, c'est Marie Magdeleine, dont on connaît la carrière houleuse, qui est choisie pour être le premier témoin : elle l'est dans les quatre récits. En tant qu'historiens, nous sommes obligés de commenter cela en disant que si ces histoires avaient été inventées cinq ans plus tard, ou trente, quarante, ou cinquante, Marie Magdeleine n'y aurait jamais joué ce rôle. Du point de vue des apologistes chrétiens qui veulent montrer aux gens sceptiques que Jésus est vraiment ressuscité des morts, mettre Marie à cette place revient à se tirer une balle dans le pied. Mais pour nous, ce genre d'indice est de l'or pur du point de vue historique. Les premiers chrétiens n'auraient jamais pu inventer cela. L'histoire des femmes qui trouvent le tombeau vide puis rencontrent Jésus ressuscité, doit être considérée comme solidement historique.

Voilà pour le quatrième et dernier aspect fascinant des récits. Maintenant, je m'exprime en tant que prédicateur qui prêche abondamment à chaque fête de Pâques depuis trente-cinq ans[1]. Les prédicateurs de tradition occidentale qui prêchent à Pâques sur Jésus ressuscité des morts ont tendance à prêcher sur notre vie future, notre propre résurrection, ou notre entrée au Ciel. Mais dans les récits de la résurrection en Matthieu, Marc, Luc et Jean, il n'y a rien sur notre vie future. Au contraire, à chaque fois que Paul mentionne la résurrection, ou presque, il aborde également notre résurrection. De même, dans l'épître aux Hébreux, on nous parle de la résurrection de Jésus et de notre résurrection future ; et dans l'Apocalypse, nous trouvons encore ce lien entre notre résurrection et celle de Jésus. Justin Martyr, Ignace d'Antioche et Irénée, dans la droite ligne de la tradition, sont tous d'accord : "Nous pensons à la résurrection de Jésus pour réfléchir sur la nôtre".

 

Mais Matthieu, Marc, Luc et Jean, ne disent pas « Jésus est ressuscité, donc nous ressusciterons un jour ». Ils disent – et cela surprend souvent les gens - : Jésus est ressuscité, donc il était vraiment le Messie. La nouvelle création de Dieu a commencé. Nous avons une tâche à accomplir. Et, plus encore, nous sommes appelés à adorer ce Jésus, parce que nous voyons en lui le Dieu d'Israël incarné, le Créateur de l'univers ». En d'autres termes, ces histoires, telles qu'elles se présentent dans les Evangiles, remontent à une manière primitive de raconter l'histoire qui ne conduisait pas à dire : « Christ est ressuscité, donc nous ressusciterons », ce que nous voyons déjà fixé chez Paul vers la fin des années 40. Aussi, nous devons conclure que ces récits remontent en deçà, jusqu'au moment où nous voyons la toute première Eglise étourdie par cet événement totalement inattendu que fut la résurrection, et dégageant sa signification.

De tout cela je tire les conclusions suivantes. Pour expliquer l'apparition du christianisme primitif, pour expliquer l'existence de ces quatre récits de la résurrection ainsi que des morceaux des Actes et de Paul, nous devons dire que la toute première Eglise croyait vraiment que Jésus était ressuscité des morts sous une forme corporelle. Nous n'avons aucune trace d'un chrétien des premiers temps croyant autre chose. Or comment pouvons-nous expliquer cela d'un point de vue historique ? [...]

 

Nous devons nous demander : comment expliquer ce phénomène extraordinaire, le fait que le christianisme primitif soit apparu tout d'abord, ait pris sa forme si singulière, et ait transmis des récits si singuliers ?

Or je découvre, en cherchant une explication historique, que deux événements particuliers ont dû se produire : (1) il dut y avoir un tombeau vide connu pour être celui du Christ, de telle sorte qu'il n'y avait pas de risque d'erreur, (2) il dut y avoir des apparitions du Christ ressuscité. Chacune de ces conditions a dû se réaliser.

Pourquoi ? Parce que s'il y avait eu un tombeau vide mais pas d'apparitions, chacun aurait pu en tirer, à l'époque, la conclusion évidente (pour eux, même si elle ne l'est pas pour nous) qu'il avait été enlevé. Les tombes étaient régulièrement pillées, surtout celles des hommes riches ou célèbres ; elles pouvaient contenir des bijoux, ou quelque chose d'intéressant à voler. C'est pourquoi il auraient pu dire comme Marie-Madeleine : "Ils ont enlevé le corps. Je ne sais pas ce qu'il est devenu". Ils n'auraient jamais parlé de résurrection s'ils n'avaient rien vu d'autre qu'un tombeau vide.

De même, vous ne pouvez expliquer les données historiques dont nous avons parlé, en disant seulement que les disciples ont dû avoir une expérience particulière dans laquelle ils ont vu une rencontre avec Jésus. Ils savaient que Jésus avait été tué. Mais ils connaissaient tous l'existence d'hallucinations, de fantasmes, et de visions. La littérature antique, aussi bien juive que païenne, en est pleine. Cela remonte à Homère, apparaît chez Virgile, se rencontre partout. Récemment, on a essayé de soutenir, pour montrer que la résurrection n'a pas eu lieu, quelque chose du genre : "Oui, mais quand vous perdez une personne que vous aimez, vous avez parfois l'impression qu'elle est avec vous dans votre chambre, vous sourit, voire vous parle, puis disparaît à nouveau. C'est peut-être ce qui est arrivé aux disciples". Et certes : j'ai lu une partie de la littérature sur ce sujet, c'est un phénomène bien attesté parce qu'il intervient dans les procès, et vous pouvez l'expliquer comme vous voulez, mais le hic, c'est que les premiers chrétiens connaissaient eux-aussi ce genre de phénomènes. Ils connaissaient l'existence des visions, des hallucinations, des rêves, des fantasmes, etc. Autrement dit, s'ils avaient eu l'impression, aussi vive fût-elle, d'être avec Jésus, mais si le tombeau n'avait pas été vide, ils auraient dit : "Bonté divine, c'était très fort, et en un sens, très consolant, mais bien sûr, il n'est pas ressuscité des morts, car les morts ne ressuscitent pas (pas avant la fin des temps, où tous ressusciteront), et de toute façon, son corps est dans la tombe".

A ce sujet, il faut se rappeler comment les Juifs de cette époque ensevelissaient les morts. La plupart des ensevelissements, chez les Juifs de Palestine, se faisaient en deux étapes : d'abord, on enveloppait le corps de linges, en y mettant beaucoup d'arômates, et on le plaçait sur un rebord dans un tombeau taillé à même le roc, ou éventuellement dans les fondations d'une maison. On n'enterrait pas comme dans le monde moderne occidental, dans un trou creusé en terre puis comblé, car on revenait prendre les os une fois que toute la chair s'était décomposée (c'est la raison pour laquelle on y mettait des arômates : à cause de l'odeur liée à la décomposition ; on n'aurait pas perdu du temps et de l'argent pour des arômates si on avait enterré le corps). Donc, quand toute la chair s'était décomposée, on ramassait les os en pliant les linges, et on les plaçait dans un ossuaire, une boîte à os, qu'on entreposait dans un loculus (petite niche à l'arrière du tombeau) ou dans un autre lieu approprié. Les archéologues conservent les ossuaires exhumés à Jérusalem  [...] à chaque construction d'une nouvelle route, d'un hôtel Hilton ou d'un bâtiment administratif. Ils en ont des centaines, et même des milliers.

Le point essentiel est que si le corps de Jésus était resté dans la tombe, les disciples auraient pu le trouver facilement. Ils auraient donc dit : "Ces hallucinations que nous avons eues furent sans doute impressionantes, mais il n'est pas ressuscité des morts". Donc d'un point de vue historique, il faut dire qu'il y a vraiment eu un tombeau vide ainsi que des gens qui ont vu Jésus – ou si vous voulez, l'ont rencontré -, une personne qu'ils ont identifiée comme étant Jésus, bien qu'il semblât étrangement transformé, d'une manière inattendue pour eux, et troublante pour les lecteurs que nous sommes.

Venons-en au dernier coup de cette partie d'échecs. Comment, d'un point de vue historique, puis-je expliquer ces deux faits tels que je les ai décrits : le tombeau vide et les apparitions de Jésus ? L'explication la plus aisée est de loin celle-ci : ces choses sont arrivées parce que Jésus était vraiment ressuscité des morts, et les disciples l'ont vraiment rencontré, même si son corps était renouvelé et transformé de telle sorte qu' alors, il semblait pouvoir vivre dans deux dimensions à la fois ( car c'est peut-être la meilleure façon de comprendre le phénomène : Jésus vivait simultanément dans la dimension de Dieu et dans la nôtre, ou si vous voulez, au ciel et sur la terre).

La résurrection de Jésus fournit en effet une explication suffisante du tombeau vide et des rencontres avec Jésus. Et après avoir examiné toutes les autres hypothèses possibles que j'ai trouvées dans la littérature sur ce sujet, je pense que c'est aussi une explication nécessaire.

 

N. T. Wright, in Anthony Flew, There is a God, How the world's most notorious atheist changed his mind, p. 199 et s.



[1]    Flew donne ici la parole à un exégète qui est aussi évêque anglican.

Par Héron mélomane - Publié dans : La foi, la connaissance et la raison
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Mercredi 15 juillet 2009 3 15 /07 /Juil /2009 17:36

Vrais et faux problèmes

 

Ce n’est pas une objection de dire que l’existence de Dieu n’est pas évidente.  Du point de vue chrétien, il faut qu’il y ait des preuves de l’existence de Dieu, mais il n’est pas nécessaire qu’elles soient évidentes. Au contraire : il faut qu’elles ne s’imposent pas à nous. Pascal a développé cette idée dans un passage célèbre des Pensées :

Que ceux qui combattent la Religion apprennent au moins quelle elle est avant que de la combattre. Si cette Religion se vantait d'avoir une vue claire de Dieu, et de le posséder [2] à découvert et sans voile, ce serait la combattre que de dire qu'on ne voit rien dans le monde qui le montre avec cette évidence. Mais puis qu'elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres, et dans l'éloignement de Dieu, et que c'est même le nom qu'il se donne dans les Écritures, Deus absconditus : et enfin si elle travaille également à établir ces deux choses ; que Dieu a mis des marques sensibles dans l'Église pour se faire reconnaître à ceux qui le chercheraient sincèrement ; et qu'il les a couvertes néanmoins de telle sorte qu'il ne sera aperçu que de ceux qui le cherchent de tout leur cœur ; quel avantage peuvent-ils tirer, lorsque dans la négligence où ils font profession d'être de chercher la vérité, ils crient que rien ne la leur montre ; puisque cette obscurité où ils sont, et qu'ils objectent à l'Église ne fait qu'établir une des choses qu'elle soutient sans toucher à l'autre, et confirme sa doctrine bien loin de la ruiner ?

Une autre objection contre la foi repose sur un contresens du même genre. Elle consiste à montrer que « l’Eglise » n’est pas parfaite, et donc que son origine divine n’est pas évidente. Mais nous pouvons répondre de la même façon qu’à propos de l’existence de Dieu : il ne faut pas que l’origine divine de l’Eglise soit évidente, sinon son autorité s’imposerait à tous les hommes et ils ne seraient pas libres de rejeter la vérité, or Dieu veut que nous croyions librement.

En montrant que des papes ou des membres de la hiérarchie se sont trompés ou ont commis des fautes graves, que prouve-t-on exactement ? Prouve-t-on que l’Eglise n’est pas une institution fondée par le Christ et assistée par Dieu tout au long de son histoire ? Prouve-t-on ainsi qu’elle n’a pas mission de guider les hommes vers la vérité ? Non, car il est possible de croire à l’infaillibilité de l’Eglise sans croire que les hommes qui la composent sont eux-mêmes parfaits ou infaillibles. La mission de l’Eglise est d’enseigner les vérités nécessaires au salut. C’est là seulement qu’elle se considère infaillible en vertu de la promesse de Jésus à Pierre : « tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise, et les portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre elle ». Cette infaillibilité n’est pas liée au mérite des hommes, mais à l’action de Dieu. C’est précisément pour cela que l’Eglise peut se croire infaillible malgré les erreurs et les fautes de ses membres.

 

La critique de l’Eglise

 

Passons en revue les objections les plus classiques contre l’Eglise :

  1. « Les hommes d’Eglise se trompent parfois ou commettent des fautes graves, donc l’Eglise n’est pas une institution fondée par Dieu ». Tout d’abord, notons ceci : non seulement l’Eglise n’a jamais prétendu être composée d’hommes parfaits, mais elle a même toujours enseigné le contraire. Jésus déclare en effet que jusqu’à la fin des temps, le bon grain et l’ivraie seront mélangés sans qu’on puisse les séparer. On objecte que si les chrétiens sont imparfaits, l’Eglise l’est aussi, et ne peut donc être fondée par Dieu. Que faut-il en penser ? que cela n’est pas concluant. Il n’est pas nécessaire que les hommes d’Eglise soient parfaits pour que l’Eglise soit une autorité infaillible quand elle s’exprime officiellement sur des questions importantes de doctrine ou de morale.. Ici, on peut raisonner comme à propos de l’existence de Dieu : l’Eglise elle-même a toujours enseigné que son caractère divin n’est pas évident à cause des fautes de ses membres, néanmoins, elle enseigne que son caractère divin est visible à travers sa fécondité, son unité, son universalité, et d’autres signes sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir. Ces preuves ne sont pas évidentes, et cela est bon, car si elles l’étaient, les hommes ne seraient pas libres de croire ou de ne pas croire, puisque la vérité s’imposerait à eux. Or Dieu respecte notre liberté ; il veut que la foi soit un acte libre et volontaire. Il fallait donc que des signes extérieurs indiquent aux hommes où se trouve la seule véritable autorité religieuse, et il fallait en même temps que ces signes ne soient pas trop évidents, pour que seules les hommes qui cherchent la vérité de tout leur cœur puissent la trouver.
  2. « L’Eglise s’est toujours opposée au progrès scientifique » : cette idée vient de la désinformation pratiquée dans les média occidentaux par les ennemis de l’Eglise. Une bonne connaissance de l’histoire des idées permet de voir que c’est le contraire qui est vrai. Il y a eu, certes, des frictions entre les autorités ecclésiastiques et certains courants scientifiques, mais le cas de l’affaire Galilée est une exception. Les exemples utilisés par ceux qui critiquent l’Eglise sont toujours les mêmes et occultent tout le reste de l’histoire. En approfondissant l’histoire et en prenant soin d’éviter les anachronismes, on voit qu’au contraire, l’Eglise a largement contribué au progrès scientifique. Au début du Moyen Age, ce furent les monastères qui transmirent l’héritage de la culture antique et continuèrent à étudier les sciences. Ensuite, ce fut l’Eglise qui fonda les universités européennes et encouragea le développement des arts. La réflexion théologique était considérée comme une étude complexe qui supposait le développement de toutes les autres sciences, en particulier la logique. Cette confiance dans la raison permit la naissance de la science moderne. Tous les grands fondateurs de la science moderne étaient chrétiens. Plusieurs étaient prêtres, comme Copernic, Gassendi, et Malebranche. L’affaire Galilée est une exception. Elle a d’ailleurs divisé l’Eglise en deux camps. Le pape et des ordres religieux entiers étaient du côté de Galilée. On ne peut donc pas dire que l’Eglise se soit opposée en bloc à Galilée. En ce qui concerne Darwin, elle évita de se prononcer officiellement, même si plusieurs de ses membres exprimèrent leur opinion à titre personnel. Quant à la théorie du Big Bang, ce sont les athées qui s’en méfièrent parce qu’elle venait d’un prêtre, le chanoine George Lemaître. Plusieurs catholiques sont parmi les fondateurs des sciences contemporaines : par exemple, Lemaître pour la cosmologie, Mendel (un moine) pour la génétique, Louis de Broglie pour la physique quantique, et Xavier Le Pichon pour la théorie de la tectonique des plaques. Visiblement, les catholiques cultivés n’ont pas de problème pour concilier la foi avec la science moderne. L’idée que ces deux domaines sont inconciliables, idée si répandue chez les incroyants, vient de leur incapacité de comprendre comment nous lisons la Bible. L’Eglise n’a jamais cru qu’il fallait lire la Bible en la prenant au pied de la lettre. Nous n’y cherchons pas des vérités scientifiques, mais un enseignement beaucoup plus profond sur le sens de la vie et les fins dernières. Le fait que certains catholiques prennent la Genèse au pied de la lettre est déplorable, mais ne prouve pas que l’Eglise soit fondamentaliste. Cela prouve plutôt qu’ils ne cherchent pas assez à se former.
  3. « L’Eglise est toujours en retard ». Puisque beaucoup de chrétiens ont été à la pointe dans leur domaine, on ne peut pas dire que l’Eglise au sens large ait toujours été en retard. On s’attaque donc à l’Eglise comme institution, en l’opposant aux individus, chrétiens ou non, qui furent les premiers à formuler une idée, ou à dénoncer un état de choses condamnable. L’argument est facile, car d’un point de vue statistique, il est toujours improbable que les innovations viennent d’un membre de la hiérarchie : il y a un milliard deux cent millions de catholiques dans le monde, et à peine deux cent cardinaux. Il y a donc une chance sur six millions pour qu’une innovation vienne du pape ou d’un cardinal. Si l’on compte les évêques, la probabilité restera faible. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que les nouveautés viennent du Magistère, elle viennent évidemment d’individus qui appartiennent à la masse des fidèles, et qui après-coup, paraissent en avance sur l’Eglise officielle. Par ailleurs, le rôle du Magistère n’est pas d’innover. Il doit faire preuve d’une grande prudence face à toute idée nouvelle, pour ne pas se laisser influencer par des modes passagères. Les innovations théologiques ou intellectuelles viennent des intellectuels. Ensuite, il faut laisser ces innovations faire leurs preuves, ce qui demande du temps. Une idée qui a été progressivement assimilée par l’ensemble de théologiens et qui s’est révélée féconde peut enfin être utilisée pour la formulation des vérités de la foi, mais un tel processus prend des dizaines d’années. Quant aux nouvelles théories scientifiques, on ne peut pas reprocher à l’Eglise sa lenteur à les applaudir, car premièrement, son rôle n’est pas d’enseigner des vérités scientifiques, et deuxièmement, elle ne peut pas approuver une théorie nouvelle qui ne fait pas encore l’unanimité au sein de la communauté scientifique. Prenons l’exemple de l’évolution biologique. Il a fallu attendre les années 1950 pour que la théorie de la sélection naturelle soit suffisamment bien confirmée en ce qui concerne la microévolution. En ce qui concerne la macroévolution, le débat n’est toujours pas clos, même si la quasi-totalité des spécialistes admet que les espèces vivantes ont un ancêtre commun. Tout ce que peut faire l’Eglise est de rassurer les croyants en leur disant qu’il n’y a pas d’opposition entre la foi et cette théorie. Or cela, Pie XII l’a fait il y a longtemps. Je pense que beaucoup de gens ont tendance à croire que l’Eglise est un système hypercentralisé, ce qu’elle n’a jamais été en fait. L’Eglise est une vaste communauté où la plupart des innovations viennent d’en-bas et sont approuvées tacitement ou explicitement par les autorités. Le rôle du Magistère est principalement doctrinal, mais l’exercice de l’autorité dans le domaine doctrinal a des conséquences indirectes qu’il ne faut pas sous-estimer. Pour le voir, il faut considérer l’état du protestantisme américain. Là où manque une autorité pour distinguer les bonnes et les mauvaises interprétations de la Bible, l’anarchie doctrinale donne naissance à des formes de christianisme appauvries, dévoyées, et même à une multitude de sectes millénaristes ou fondamentalistes. Par exemple, les témoins de Jéhovah viennent des adventistes du septième jour, qui viennent des baptistes, etc. Le protestantisme est souvent fidéiste, donc anti-rationaliste. Il dérive souvent vers l’illuminisme ou le fondamentalisme, deux excès qui donnent naissance à des idées dangereuses. Le Ku-klux clan lui-même est une secte dérivée du protestantisme. Elle est donc naïve, la thèse de Frédéric Lenoir, selon laquelle l’autorité de l’Eglise, contrairement au christianisme, aurait exercé une influence négative dans l’histoire de notre civilisation. Là où l’Eglise n’exerce pas son autorité, il n’y a plus de christianisme authentique, et les valeurs chrétiennes risquent de ne plus pénétrer la société. Un autre exemple en ce sens est l’attitude des catholiques allemands face au nazisme : avant la guerre, Hitler a perdu les élections dans tous les länder à majorité catholique, et il les a gagnées dans tous les länder protestants. Imaginons aussi ce qui serait arrivé si l’Europe avait dérivé vers le fidéisme à partir du début du Moyen Age. La science et la philosophie ne se seraient pas tant développées. La méfiance envers la raison aurait peut-être même abouti à un rejet de la philosophie, comme dans les pays musulmans après le XIe siècle. La science occidentale aurait décliné comme au Moyen-Orient. En maintenant un certain équilibre doctrinal, l’Eglise-institution n’a sans doute pas causé le progrès scientifique et technique, mais elle l’a tout de même permis et encouragé. Cela signifie que sans ce subtil équilibre, notre civilisation n’aurait pas progressé autant ni aussi vite.
  4. « L’Eglise est intolérante et s’oppose au progrès social » : pour montrer qu’elle est intolérante, on parle de l’inquisition en se référant à la lutte contre les cathares, puis à l’inquisition espagnole. Ecartons d’abord l’inquisition espagnole, car il ne s’agit pas directement de l’Eglise catholique, mais d’une institution proprement espagnole. Cette institution a été créée avec l’accord du pape, mais voyant les méthodes qu’elle utilisait, il n’a pas tardé à exprimé son désaccord. Il n’en est pas moins vrai que pendant des siècles, de nombreux hommes d’église ont exercé leur autorité de façon intolérante. Mais comment interpréter ce fait ? Faut-il accuser l’Eglise en tant que telle ? Je ne crois pas. D’abord, il faut voir que cette intolérance est relative. Il ne faut pas comparer l’Eglise d’autrefois aux sociétés occidentales d’après 1968, car ce serait anachronique. Il faut la comparer aux sociétés et aux institutions de la même époque. On constate alors que l’intolérance était beaucoup moins grande dans l’Eglise que dans les autres sociétés. Globalement, l’Eglise a toujours préféré combattre les hérésies par la prédication et l’argumentation que par la violence. Les tribunaux ecclésiastiques étaient bien moins sévères et bien plus rigoureux dans leurs procédures que les tribunaux civils. Le fait qu’il y ait eu trop d’intolérance dans l’Eglise est donc à relativiser, et s’explique facilement si l’on considère que toutes les sociétés humaines jusqu’à une époque très récente étaient fortement soudées, homogènes, et intolérantes. Le phénomène de l’individualisme est récent, et avant qu’il se développât au point de devenir inquiétant, les hommes avaient partout une certaine tendance à l’intolérance, au refus de la différence. Or d’où vient ce phénomène de l’individualisme ? Du christianisme lui-même. Les sociologues l’ont montré depuis Tocqueville : c’est le personnalisme chrétien qui a abouti au respect de l’individu. Marcel Gauchet va jusqu’à dire que le christianisme est la « religion de la sortie de la religion » : le christianisme aurait favorisé l’avènement du rationalisme, et toléré en son sein le développement d’idées hétérodoxes et antichrétiennes. N’oublions pas que c’est l’Eglise qui a inventé la séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, considérant que le royaume du Christ « n’est pas de ce monde ». Comme le dit Bergson, les autres religions sont des religions « statiques », où le groupe prime sur l’individu. Une particularité du christianisme est d’attribuer à l’individu, ou plutôt à la personne, une valeur absolue, qui empêche de la sacrifier au nom de la société. On ne peut pas dire non plus que l’Eglise n’ait pas contribué au progrès social, politique et juridique, car c’est l’inverse qui est vrai. Au Moyen-Age, elle a supprimé l’esclavage, puis le servage. Elle a encouragé le développement des œuvres sociales : hospices, écoles, etc. L’inquisition elle-même a contribué sur certains points au progrès juridique, en inventant des procédures rigoureuses et en permettant à l’accusé d’être soutenu par un avocat. De nombreuses fois, l’Eglise a fait son possible pour éviter les conflits entre les pays occidentaux. Il est impossible de redire ici tout ce qu’on peut lire chez les historiens. Limitons-nous à une réflexion de fond. Pour relativiser l’intolérance des hommes d’Eglise, il faut se rappeler qu’elle est la plus vieille institution existante. Son histoire dure 2000 ans et s’étend sur une grande partie du monde. Benoît XVI est le 265e pape. En fouillant bien dans l’histoire de l’Eglise, il est donc facile de trouver quelques faits peu reluisants. Pourtant, ce sont toujours les mêmes faits qui sont mentionnés par ceux qui la critiquent. Au total, je pense donc que si les hommes d’Eglise sont souvent en retard par rapport à des individus comme St François, Frédéric Ozanam et tant d’autres, ils sont pourtant en avance par rapport à la masse des hommes. L’inertie de l’Eglise comme autorité s’explique par le fait que les ecclésiastiques sont issus de la société elle-même, qui a mis des siècles à assimiler les valeurs chrétiennes. Il a fallu beaucoup de temps, par exemple, pour que les peuples chrétiens refusent l’esclavage et le servage, et plus de temps encore pour qu’ils rejettent les mariages d’intérêts imposés par les parents des mariés. La lenteur des ecclésiastiques eux-mêmes à assimiler au fil des siècles l’enseignement de la Révélation ne prouve donc pas que l’Eglise soit mauvaise, puisqu’elle a toujours été en avance par rapport aux masses humaines. Cette lenteur prouve plutôt la nouveauté extraordinaire de l’enseignement du Christ. Or, l’Eglise a beau être en avance par rapport à la société, elle paraît inévitablement en retard si on la compare à ses membres les plus en avance sur leur temps. Quoi de plus naturel ? Tout cela ne l’empêche pas d’être une institution assistée par Dieu, infaillible sur le plan doctrinal. Notons d’ailleurs qu’en dehors d’elle, il n’y a aucune stabilité dans l’histoire des idées : au mieux, un courant philosophique dure quelques siècles, et encore n’y parvient-il qu’à travers des modifications importantes de son contenu. Seul l’enseignement de l’Eglise a été parfaitement stable et cohérent pendant deux-mille ans. C’est là un fait particulièrement impressionnant pour l’historien des idées. Dans Le Philosophe et la Théologie, le grand historien de la philosophie Etienne Gilson écrit :

 

Jésus-Christ, une douzaine d'apôtres bientôt rejoints par l'extraordinaire homme de Dieu que fut saint Paul, c'est dans ce petit groupe qu'il y aura bientôt de cela deux mille ans, jaillit la source du large fleuve de la pensée chrétienne. Les obstacles ne lui ont pas manqué durant ces deux millénaires, mais rien n'a pu en arrêter le cours. Presque tous, en tout cas les plus dangereux, furent des tentations de la raison, mais jamais les porte-parole de l'Église ne lui ont sacrifié la foi. Il faut avoir suivi de près les travaux du concile de Nicée pour découvrir la grandeur du spectacle. Arius était un homme raisonnable, il avait le bon sens de son côté, car enfin, comment ne pas voir que le Fils ne peut pas être l'égal du Père dont il tient l'existence? Humainement parlant, l'Église n'avait d'autre chance de survivre que de se faire arienne, parce que c'était choisir la voie de la raison. Et, en fait, il s'en fallut de peu que le monde civilisé ne devînt arien. C'est alors que, s'obstinant invinciblement à prendre le parti de la vérité contre le vraisemblable, l'Église aima mieux courir ce risque terrible que de confier son avenir à la raison de préférence à la foi. Ce n'était là que le premier de tant de grands choix, désapprouvés de la prudence humaine, où l'Église s'est exposée tout entière au plus grand risque, pour rester fidèle au foyer de vérité dont elle a la garde et qu'elle ne trahit jamais parce que le secret lui en est infailliblement connu. À elle, à elle seule. L'Église sait qu'en refusant ces tentations de la « vaine philosophie », elle peut subir temporairement des pertes cruelles, mais en y cédant, elle cesserait d'exister.

On ne voit dans l'histoire aucun cas d'une société spirituelle faite d'hommes unis par le seul amour d'une vérité commune qui transcende la raison et la maintenant pendant vingt siècles sans jamais la trahir. On cherche non moins vainement un autre exemple d'une foi religieuse alimentant pendant deux mille ans un flux ininterrompu de spéculation rationnelle et, pour tout dire, de philosophie, tout entière occupée à en définir l'objet, à la défendre contre ses ennemis du dehors, à la munir de raisons, à conquérir quelque intellection d'un mystère qu'elle s'interdit d'ailleurs d'évacuer. L'admiration saisit devant cette interminable lignée de docteurs de toute origine, se relayant en quelque sorte au long des siècles, pour maintenir intact l'enseignement d'un homme qui, pendant trois années, prêcha la doctrine du salut à des pauvres et à des simples. Trois ans seulement de vie publique, et cet immense fleuve de doctrine circulant partout depuis vingt siècles sans jamais permettre aux princes, aux peuples, aux philosophes, bref, à aucune puissance de ce monde, de le dévier si peu que ce soit de son propre cours. Rien ne peut ici remplacer l'expérience directe et personnelle de cette histoire. Ceux à qui la vie accorde le loisir de l'acquérir savent qu'elle donne invinciblement l'impression qu'une force plus qu'humaine y est sans cesse à l'oeuvre. Nous en savons au moins un pour qui la seule vue de ces vingt siècles de fécondité doctrinale, que rien d'humain n'explique, sont par eux-mêmes une preuve manifeste de l'existence d'un Dieu immédiatement présent à son église. Mais peut-être une telle vue de cette histoire présuppose-t-elle une longue vie passée à l'étudier.

(Etienne GILSON, Le Philosophe et la Théologie, VRIN, 1960, rééd. 2005, p.186-187)

 

  1. « L’Eglise a un langage hermétique ; elle ne cherche pas à se faire comprendre » : c’est une objection naïve au sens où elle suppose une complète ignorance des problèmes théologiques. La théologie est une discipline qui s’appuie sur toutes les autres, en particulier la philosophie. Depuis 2000 ans, les chrétiens utilisent des concepts philosophiques pour parler de Dieu et pour interpréter les Saintes Ecritures. Au XIIIe siècle à l’université de Paris, le cursus universitaire d’un moine qui veut devenir maître en théologie commence par quatre ans de logique, se prolonge par six ans de philosophie, et s’achève par dix ans de théologie. Toute personne qui s’est plongée dans une œuvre de St Thomas ou de Duns Scot, ou même dans un ouvrage scolaire plus récent, sait combien difficiles et subtiles sont les grandes notions de la théologie chrétienne. En un mot, la théologie est encore plus difficile à vulgariser que la philosophie, parce qu’elle l’inclut sans s’y réduire.

 

En somme, je crois que Newman a raison : quelques furent dans l’histoire les fautes de ses membres, y compris de ceux qui appartenaient à sa hiérarchie, l’Eglise catholique n’est pas seulement l’institution la plus combattue, la plus ancienne pourtant, et la plus universelle. C’est aussi l’institution la plus intelligente et la plus féconde. Les inventions admirables que nous attribuons à la société occidentale n’auraient pas été possibles si le christianisme des pays occidentaux n’avaient pas été protégé et développé par une Eglise hiérarchisée, seule capable d’éviter les corruptions doctrinales qui le dénaturent.

 

Quelques conversions célèbres liées à l’Eglise, à sa spiritualité, ou à sa doctrine :

-         John-Henry Newman, et environ trois cents intellectuels anglicans à sa suite après la publication de l’Essai sur le développement de la doctrine chrétienne (1845). Dans ce livre, Newman montre que l’Eglise catholique de son temps est la seule à être en continuité avec l’Eglise des premiers siècles.

-         Louis Bouyer, théologien protestant, devenu ensuite un des plus grands théologiens catholiques.

-         Jacques et Raïssa Maritain se sont convertis après avoir lu la Somme théologique de St Thomas d’Aquin, où ils ont trouvé la philosophie la plus complète et la plus équilibrée à leurs yeux. Leur professeur préféré, Henri Bergson, également juif agnostique, s’est converti beaucoup plus tard.

-         Henri Bergson s’est converti après avoir remarqué que le mysticisme chrétien aboutissait à la forme de vie la plus haute : une vie de contemplation qui entraîne une activité extraordinairement féconde, qui se manifeste dans la vie des grands saints, mais aussi de façon plus globale, au niveau de l’occident tout entier (le christianisme serait à l’origine du développement technique et de l’industrialisme occidental).

-         De nombreux intellectuels juifs ont senti que les prophéties de l’Ancien Testament s’étaient réalisées et que l’Eglise était le nouvel Israël : par exemple Max Scheller, Edith Stein, et d’autres élèves de Husserl.

Par Héron mélomane - Publié dans : La foi, la connaissance et la raison
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Vendredi 13 mars 2009 5 13 /03 /Mars /2009 18:12

Voici un extrait du grand historien de la philosophie Etienne Gilson. Il dit que la fécondité intellectuelle de l'Eglise et la stabilité de sa doctrine à travers 2000 ans de débats philosophiques sont des faits uniques dans l'histoire.

 

Jésus-Christ, une douzaine d'apôtres bientôt rejoints par l'extraordinaire homme de Dieu que fut saint Paul, c'est dans ce petit groupe qu'il y aura bientôt de cela deux mille ans, jaillit la source du large fleuve de la pensée chrétienne. Les obstacles ne lui ont pas manqué durant ces deux millénaires, mais rien n'a pu en arrêter le cours. Presque tous, en tout cas les plus dangereux, furent des tentations de la raison, mais jamais les porte-parole de l'Église ne lui ont sacrifié la foi. Il faut avoir suivi de près les travaux du concile de Nicée pour découvrir la grandeur du spectacle. Arius était un homme raisonnable, il avait le bon sens de son côté, car enfin, comment ne pas voir que le Fils ne peut pas être l'égal du Père dont il tient l'existence? Humainement parlant, l'Église n'avait d'autre chance de survivre que de se faire arienne, parce que c'était choisir la voie de la raison. Et, en fait, il s'en fallut de peu que le monde civilisé ne devînt arien. C'est alors que, s'obstinant invinciblement à prendre le parti de la vérité contre le vraisemblable, l'Église aima mieux courir ce risque terrible que de confier son avenir à la raison de préférence à la foi. Ce n'était là que le premier de tant de grands choix, désapprouvés de la prudence humaine, où l'Église s'est exposée tout entière au plus grand risque, pour rester fidèle au foyer de vérité dont elle a la garde et qu'elle ne trahit jamais parce que le secret lui en est infailliblement connu. À elle, à elle seule. L'Église sait qu'en refusant ces tentations de la « vaine philosophie », elle peut subir temporairement des pertes cruelles, mais en y cédant, elle cesserait d'exister.

On ne voit dans l'histoire aucun cas d'une société spirituelle faite d'hommes unis par le seul amour d'une vérité commune qui transcende la raison et la maintenant pendant vingt siècles sans jamais la trahir. On cherche non moins vainement un autre exemple d'une foi religieuse alimentant pendant deux mille ans un flux ininterrompu de spéculation rationnelle et, pour tout dire, de philosophie, tout entière occupée à en définir l'objet, à la défendre contre ses ennemis du dehors, à la munir de raisons, à conquérir quelque intellection d'un mystère qu'elle s'interdit d'ailleurs d'évacuer. L'admiration saisit devant cette interminable lignée de docteurs de toute origine, se relayant en quelque sorte au long des siècles, pour maintenir intact l'enseignement d'un homme qui, pendant trois années, prêcha la doctrine du salut à des pauvres et à des simples. Trois ans seulement de vie publique, et cet immense fleuve de doctrine circulant partout depuis vingt siècles sans jamais permettre aux princes, aux peuples, aux philosophes, bref, à aucune puissance de ce monde, de le dévier si peu que ce soit de son propre cours. Rien ne peut ici remplacer l'expérience directe et personnelle de cette histoire. Ceux à qui la vie accorde le loisir de l'acquérir savent qu'elle donne invinciblement l'impression qu'une force plus qu'humaine y est sans cesse à l'oeuvre. Nous en savons au moins un pour qui la seule vue de ces vingt siècles de fécondité doctrinale, que rien d'humain n'explique, sont par eux-mêmes une preuve manifeste de l'existence d'un Dieu immédiatement présent à son église. Mais peut-être une telle vue de cette histoire présuppose-t-elle une longue vie passée à l'étudier.

Etienne GILSON, Le Philosophe et la Théologie, VRIN, 1960, rééd. 2005, p.186-187

Par Héron mélomane - Publié dans : La foi, la connaissance et la raison
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Lundi 14 juillet 2008 1 14 /07 /Juil /2008 22:02

Le pari de Pascal n’est pas un choix aveugle ou arbitraire, mais un calcul rationnel, un calcul de probabilités. D’abord, insistons sur le fait que Pascal n’est pas fidéiste : il ne sépare pas la foi et la raison. Sa thèse est plutôt que la foi est incompréhensible du point de vue de la raison raisonnante, c’est-à-dire tronquée ou caricaturée. Il y a bien des raisons de croire, et le but des Pensées est de les exposer de façon persuasive. Selon Pascal, la plus importante des preuves du christianisme est la réalisation des prophéties de l’Ancien Testament. Une bonne partie des Pensées porte sur ce point. Les indices en faveur du christianisme ne manquent pas mais ils manquent d’évidence, car si Dieu imposait à l’homme des preuves évidentes, il ne respecterait pas sa liberté. L’adhésion libre à la vérité révélée suppose que nous ayons la capacité de nier cette vérité en nous aveuglant volontairement. Cela n’est possible qu’à l’égard de ce qui n’est pas évident. Par exemple, je n’ai pas le pouvoir de croire que 2 + 2 = 5 ou que le monde n’existait pas il y a une heure. Il faut donc qu’il y ait des preuves, mais des preuves non évidentes.

A celui qui hésite encore après avoir considéré ces preuves du christianisme, Pascal propose un argument de son cru : le fameux pari. Il se compose de deux parties. La première relève de la théorie de la décision, et la deuxième du calcul des probabilités, inventé par Pascal lui-même, Huygens, et Fermat.

Première partie : il y a deux choix possibles : celui de la foi et l’autre (celui de l’athée ou de l’agnostique. On peut les mettre ensemble parce qu’il s’agit dans les deux cas du choix de ne pas recourir aux sacrements et de ne pas croire la vérité révélée). Donc soit on croit, soit on ne croit pas. Si on fait le premier choix, on sacrifie certains plaisirs de ce monde ; ainsi, en cas d’erreur, on aura fait un sacrifice inutile, mais cette perte est limitée. Si on fait le deuxième choix, le risque est beaucoup plus grand : perdre la vie éternelle. Nous avons donc d’un côté une perte finie, et de l’autre une perte infinie. Il n’y a donc pas à hésiter : il faut choisir de croire.

Objection : si la probabilité de la non-existence de Dieu est plus grande que la probabilité de son existence, ce raisonnement n’est pas concluant…

La deuxième partie de l’argument répond à cette objection.

Deuxième partie (où interviennent les probabilités) :  Même si la probabilité de la non-existence de Dieu est plus forte que la probabilité de son existence, l’argument du pari demeure valable. Pascal le montre en imaginant un jeu de hasard. Prenons un exemple du même genre. Jouons à la roulette en modifiant le jeu de la manière suivante : il y a trois fois plus de nombres rouges que de noirs mais que le gain prévu pour les nombres rouges est cent fois plus petit que pour les noirs. Dans ce cas, le pari le plus rationnel est de choisir les noirs.

- Rouges (probabilité de ¾) : gain de 10 euros si ça tombe sur un nombre rouge.

- Noirs (probabilité de ¼) : gain de 1000 euros si ça tombe sur un nombre noir. 

De même, s’il y a peu de chances que Dieu existe compte tenu des indices dont nous disposons, le choix le plus rationnel est tout de même celui de la foi car le gain qu’il permet est infini (c’est la vie éternelle). Il s’agit d’un gain infiniment plus grand que celui du pari contraire.

Par Héron mélomane - Publié dans : La foi, la connaissance et la raison
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Lundi 21 mai 2007 1 21 /05 /Mai /2007 14:05

 

jerusalem.jpg  

Ce qui se dit du peuple juif peut aussi se dire de l’Eglise : comme lui, elle a une histoire extraordinaire et très tourmentée. Elle a toujours tenu malgré les persécutions et les efforts de nombreuses puissances pour la diviser ou pour la faire périr. 
Rappelons qu'il y avait deux royaumes chez les Juifs de l'Antiquité : celui de Jacob (Israël) et celui de Juda. D’après l’oracle de Jacob (dans la Genèse), le sceptre ne doit pas être enlevé à Juda, jusqu’à ce que vienne celui qui sera "l’attente des nations", c'est-à-dire le Messie. De fait, le royaume de Juda a toujours eu la primauté sur celui d’Israël. Et en même temps, l’indépendance de Juda n’a vraiment existé qu’à la fin, pendant une courte période de quatre-vingts ans, de 142 à 63 avant J-C, entre la fin de la domination séleucide et le commencement de la domination romaine. Quand les juifs firent appel à Pompée en 66 av. J-C, ils déclarèrent, épuisés par la guerre civile, qu’ils ne voulaient plus avoir de roi. Ainsi se réalisait la prophétie, car Jésus Christ est venu juste après que le sceptre fût enlevé à Juda. Si l’on comprend la prophétie comme St Augustin dans La Cité de Dieu, elle s’est également réalisée. D’après lui, elle signifie qu’il y aura des rois en Juda avant la venue du Messie. Si cette lecture est juste, la prophétie s’est réalisée de façon très frappante, car les juifs n’ont vraiment eu de rois que pendant quatre-vingts ans, et tous n’étaient pas juifs. Ainsi, après la domination des Babyloniens, puis des Perses, des Grecs, et enfin des Séleucides, les Juifs ont eu juste assez de rois pour que la prophétie se réalise, et cela au moment prédit, c’est-à-dire juste avant la venue du Christ.

Après la mort de Jésus Christ (vers 30), les Juifs se sont entretués dans une guerre atroce. Vespasien, proclamé empereur par les légions à Alexandrie, envoya  son fils Titus en Judée, et l’armée romaine, en 70, rasa entièrement la ville, n’y laissant que trois tours et un mur. Le temple fut entièrement détruit et le sacrifice cessa définitivement. Cette destruction de la ville sainte fut un choc sans précédent depuis l’exil de 587 av. J-C. D’après les historiens, environ un tiers du peuple juif a du périr au cours de ces évènements tragiques. Depuis, le peuple juif a toujours été persécuté, sans jamais retrouver son territoire. Et malgré cela, il a toujours continué à exister en tant que peuple. Ceci est un fait unique. Quel autre peuple a tenu trois mille ans dans d’aussi mauvaises conditions ?

L’histoire de l'Eglise est tout aussi remarquable. D'abord, c'est la plus vieille institution existante. Elle a résisté aux persécutions des Romains, au gnosticisme, puis aux hérésies successives qui menacèrent son unité aux Vè et VIè siècles. Ensuite, elle a résisté aux déchirements internes liés au fait que plusieurs royaumes chrétiens voulaient s’approprier son autorité (rappelons qu'il y a même eu de faux papes, notamment en France). Puis elle a résisté à la Réforme, aux attaques des philosophes athées, à celles des sociétés secrètes. Au XIXème siècle, l'anticléricalisme féroce s'oppose à l'Eglise et à ses congrégations religieuses, qui sont interdites dans plusieurs pays. Au XXème siècle, l’Eglise a été l’ennemi n° 1 des puissances communistes et jamais il n’y avait eu tant de martyrs en un siècle.

Pascal et Newman estiment que ceci est un indice à prendre en considération. Le peuple juif et l'Eglise sont chargés par Dieu d'une Révélation à transmettre au monde entier. Le fait qu'ils résistent à toutes les attaques suggère, d'après eux, qu'ils sont protégés par Dieu à cause de cette mission.

 

Par Héron mélomane - Publié dans : La foi, la connaissance et la raison
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Dimanche 13 mai 2007 7 13 /05 /Mai /2007 14:42

foucauld.jpg La convergence des saints et la fiabilité de leur témoignage : la plus grande partie de la connaissance humaine repose sur le témoignage. Tout ce que nous apprenons en cours, dans les livres, nous l'apprenons en nous fiant à d'autres personnes. L'histoire, l'ethnologie et la géographie, ne pourraient pas exister si les hommes refusaient par principe le témoignage des autres. Comme le dit Tocqueville, "il n'y a pas de si grand philosophe dans le monde qui ne croie un million de choses sur la foi d'autrui, et qui ne suppose beaucoup plus de choses qu'il n'en établit" (De la démocratie en Amérique, t. II, ch. II). La manière la plus directe et la plus naturelle de traiter la question du rapport entre foi et raison consiste donc à se demander à quelles conditions il est rationnel de se fier à quelqu'un. Malheureusement, la science ne répond pas aux questions les plus importantes de l'homme, et quand les scientifiques s'y intéressent quand même, ils ne sont pas d'accord entre eux et d'ailleurs, ils n'ont pas la prétention de faire autre chose que de la philosophie.

Quels sont donc les critères d'une foi rationnelle ? Pour savoir à qui se fier, il faut tenir compte de l’intelligence ou de la compétence des personnes, mais surtout de leur sincérité. Cependant, une erreur peut se glisser chez un auteur, même très intelligent et tout à fait sincère. Aristote s’est trompé, et les autres grands philosophes, même les meilleurs. Kant et Hegel méprisaient les noirs. Voltaire n'était pas opposé à l'esclavage. Et on pourrait multiplier les exemples...

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Soyons donc plus exigeants. Si une même idée est admise par des philosophes ou des personnes répondant aux critères que nous venons de formuler, si ces auteurs sont assez nombreux, et si enfin, ils appartiennent à des époques et à des cultures très diverses, cette convergence est une preuve idéale en faveur de cette idée. On ne peut pas trouver de meilleure preuve dans le domaine de la connaissance par témoignage. Or il existe une telle preuve en faveur de la vérité de la religion chrétienne : elle est affirmée par de nombreuses personnes intelligentes et d’une vertu exemplaire qui appartiennent à des époques et des cultures très diverses. De plus, ce témoignage concorde avec celui d'une multitude de savants, de scientifiques et de philosophes appartenant aussi à des époques et à des cultures très variées (il n'est donc pas le fait de mystiques plus ou moins illuminés et idéalistes).

Ajoutons que rien d’autre ne reçoit une aussi grande confirmation par les témoignages concordants d’hommes et de femmes de valeur. Les martyrs d'Océanie, du Japon et de l'Ouganda, la bienheureuse Kateri Tekakwita (une iroquoise), et les saints de tous les continents ont donné leur vie pour une même cause. Les saints les plus riches ou les plus puissants (St Louis, St Elisabeth de Hongrie, Ste Isabelle du Portugal), comme les plus pauvres (St François d'Assise ou le clochard St Benoît Labre), les plus savants (St Tomas, Duns Scot, etc.) comme les moins cultivés, ont choisi le Christ pour seul maître. De plus, les saints ne sont pas seulement d’accord sur la vérité du christianisme ; il y a entre eux une très grande convergence de vues en ce qui concerne les différents points de la doctrine chrétienne ainsi que les moyens de progresser moralement.

Par Héron mélomane - Publié dans : La foi, la connaissance et la raison
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Mardi 8 mai 2007 2 08 /05 /Mai /2007 10:25

 

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Jésus est un personnage unique dans l’histoire. La figure de Jésus est à la fois très paradoxale et très cohérente : elle réunit en elle-même des idées apparemment contraires entre elles, et cela de façon parfaitement cohérente. Jésus prétend être le Messie, et même il prétend être Dieu, et en même temps, il fait preuve d’une très grande humilité jusque dans cette prétention même, et cela avec cohérence (« Mon royaume n’est pas de ce monde »). Ceci est déjà unique dan l’histoire, car autrement, seuls des fous comme l'empereur Caligula, ont prétendu être de rang divin. Moïse, Mahomet, Bouddha, Confucius ou Al Halladj n’ont pas prétendu être de rang divin : il se sont présentés eux-mêmes, soit comme des prophètes, soit comme des maîtres de morale. Mais ce n’est pas tout : Jésus meurt crucifié et ses disciples proclament qu’il est ressuscité. La sincérité de leur témoignage est prouvée par le fait que les apôtres de la première génération ont préféré subir le martyre plutôt que de renier leur foi en Jésus ressuscité. La figure de Jésus est donc unique, et très cohérente malgré son aspect paradoxal, ce qui suggère qu’elle n’est pas le fruit de l’imagination humaine, mais d’une sagesse supérieure : celle de Dieu.

En outre, à partir de ces trois traits réunis en une seule personne, on aboutit logiquement aux plus profondes idées sur le bonheur, les fins dernières, la distinction entre le bien et le mal, etc.

De plus, ces trois points mis ensemble sont en parfait accord avec l’enseignement moral de Jésus et son enseignement sur les fins dernières.

Enfin, tout cela est dans la parfaite continuité de l’Ancien Testament, notamment des prophètes. En vivant et en s’exprimant ainsi, Jésus donne la clef d’interprétation des prophéties : les différentes figures des prophéties, malgré leur diversité apparente, se rassemblent en une seule : Jésus est à la fois le Roi messie et le serviteur discret et souffrant ; il est à la fois le « Fils d’homme » annoncé par Daniel, le Fils de Dieu, et Dieu lui-même venu, comme prédit, enseigner aux hommes sa volonté ; il est à la fois grand prêtre, prophète et roi ; il est à la fois le prêtre et la victime offerte en sacrifice.

Ajoutons que les grands héros de l'Ancien Testament ont tous quelque chose de commun avec Jésus, et ce quelque chose varie d'un personnage à l'autre : ils sont des préfigurations du Christ (Sur ce sujet, voir mon article intitulé "Jésus, pain de vie et Agneau immolé" dans la rubrique "prophéties").

Tout cela est-il l'effet du hasard ? Si c'est un concours de circonstances, il est d'une extrême improbabilité... 

Cet argument, somme toute classique, a été exposé plusieurs fois par le théologien Hans Urs von Balthasar, et repris (mais simplifié pour le grand public) par Mgr Léonard, dans Les Raisons de croire, éd. Fayard, 1987.

Par Héron mélomane - Publié dans : La foi, la connaissance et la raison
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Mardi 6 mars 2007 2 06 /03 /Mars /2007 08:37

Newman invente cette expression pour désigner une faculté intellectuelle : celle qui permet à tout être humain de s’orienter dans la vie pratique. Lorsque nous prenons une décision, lorsque nous acceptons ou rejetons une croyance, nous le faisons généralement sans appliquer des critères de rationalité consciemment et explicitemment. Si nos choix sont pourtant justes, c’est que nous faisons preuve de jugement, ou de ce qu’Aristote nommait la phronèsis (la prudence). Pour expliquer cette idée de Newman, comparons le sens illatif avec le sens esthétique : en matière de musique, le jugement d’un mélomane a plus de valeur que celui d’une personne qui s’intéresse peu à la musique. Pourtant, l’expert, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, n’est pas celui qui sait bien calculer pour arriver à la conclusion. Il porte un bon jugement sans avoir appliqué de critères explicites (de qualité musicale, par exemple). Mais comment arrive-t-il à la bonne conclusion ? Il y arrive grâce à une longue habitude de la musique et grâce à une certaine "prudence".

Le jugement esthétique suppose une activité de l’intelligence, mais sans critères explicites. Assurément, il peut être justifié, au moins en partie, mais la justification vient généralement après coup. Il en est de même pour les croyances qui déterminent nos choix de vie. Elles sont le résultat d’une rationalité implicite, diffuse.

Newman défend ainsi la liberté de conscience et la "foi des simples" : le meilleur guide n’est pas tel ou tel critère de rationalité. Face à l’imperfection des preuves disponibles aussi bien en faveur de la religion qu’en faveur  de l’athéisme, les critères de rationalité doivent être affinés, assouplis, rectifiés. Finalement, ils deviennent si complexes et si peu maniables que l’honnêteté intellectuelle reste le meilleur guide en matière de croyances. Personne n’est tenu de pouvoir justifier sur le champ toutes ses croyances. Une telle exigence est disproportionnée et manifeste un manque total de réalisme. Chacun doit rester libre de suivre sa conscience, même s’il manque d’arguments pour se justifier. Autrement, la rationalité est un idéal inaccessible : au mieux, elle appartient à une petite élite de savant (et encore...).

 

 

Par Héron mélomane - Publié dans : La foi, la connaissance et la raison
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Mardi 20 février 2007 2 20 /02 /Fév /2007 10:25

John Henry Newman, théologien anglais du XIXè siècle, nous a laissé, au milieu de nombreux écrits théologiques, un grand livre de philosophie sur la foi et la raison : la Grammaire de l’assentiment (1870). Ce livre est l’aboutissement de plus de vingt ans de réflexion sur le rapport entre la foi et la raison. Tout en travaillant à la rédaction de ce livre, Newman correspondait avec un ami athée pour échanger des arguments sur ce délicat problème[1]. La démarche de Newman consiste à utiliser l’épistémologie pour savoir si les croyances religieuses sont compatibles avec les critères de la rationalité.

 

 

 Deux conceptions de la rationalité

 

 

Le cardinal Newman distingue deux conceptions de la rationalité. La rationalité à l’œuvre dans les démonstrations mathématiques peut être comparée à une tige métallique (quelque chose d’étroit et de ferme). Mais en réalité, la justification rationnelle ne prend pas souvent cette forme. Dans la plupart des cas, elle correspond plutôt à celle du câble, qui est aussi solide, mais dont la solidité vient de l’assemblage de plusieurs fils, fragiles quand ils sont séparés. Dans la plupart des situations de la vie, nous ne pouvons pas fonder nos choix sur des démonstrations de type mathématique, mais nous nous appuyons sur plusieurs indices qui convergent vers une même conclusion. Les preuves que nous possédons sont en général imparfaites, mais nous en possédons plusieurs. Le modèle cartésien des « chaînes de raisons » est donc inapplicable en réalité[2]. D’après Aristote, il est absurde de demander des preuves de type mathématique dans des matières où il est impossible d’en trouver. Newman se réclame volontiers d'Aritote. D’après Newman, il est non seulement déraisonnable, mais irrationnel d’exiger des preuves de type mathématique lorsqu’il s’agit de justifier ses choix de vie, ses valeurs morales, ou ses croyances religieuses. Newman propose une forme de réalisme épistémologique[3].

 

 

Les probabilités convergentes

 

 

La certitude du croyant ne repose donc pas sur une chaîne de déductions absolument rigoureuses du point de vue logique. Elle s’appuie sur un ensemble d’indices ou de preuves qui sont seulement probables[4], mais qui, en convergeant vers une même conclusion, confirment celle-ci au point de la rendre certaine aux yeux du croyant. La rationalité des croyances religieuses ne ressemble donc pas à celle des mathématiques, mais plutôt à celle d’autres sciences comme l’histoire : l’historien s’appuie sur un ensemble d’indices plus ou [5]moins imparfaits, dont certains consistent en témoignages. La fiabilité des témoignages est jugée en fonction des qualités des témoins : de leur sincérité, et parfois de leur compétence. L’historien, pas plus que le juge dans un procès, ne peut exiger le même degré d’évidence qu’un géomètre, car cette attitude le condamnerait à ne trouver aucun indice et à rester éternellement dans l’indécision. Il en est de même pour le croyant.

Les arguments évoqués par Newman sont traditionnels : la réalisation des prophéties, la nouveauté et l’universalité de l’enseignement du Christ, convaincant pour les hommes de toutes cultures, la diffusion très rapide du message évangélique pendant les premiers siècles, la vie des saints, les miracles, anciens ou récents, la solidité philosophique de la morale chrétienne et de la pensée chrétienne en général, les preuves philosophiques de l’existence de Dieu, etc.



[1] Voir J.H.Newman, Correspondance avec Froude

 

[2] Le philosophe américain Ch.S.Peirce, à la même époque, dit à peu près la même chose en usant d’une image très proche de celle de Newman. Cf. Peirce, Textes anticartésiens. Peirce ne traite pas, dans ce livre, de la croyance religieuse. Mais il est possible qu’il ait subi l’influence de Newman.

 

[3] “An iron rod represents mathematical or strict demonstration ; a cable represents moral demonstration, which is an assemblage of probabilities….A man who said “I cannot trust a cable, I must have an iron bar” would, in certain given cases, be irrational and unreasonable” (Letters and Diaries of John Henry Newman, vol. 21, p. 146, Clarendon press, 1973).

 

[4] On distingue habituellement deux espèces de probabilités (cf. Keynes, Russell, Swinburne, etc.) : les probabilités quantifiables (cf. statistiques, jeux de hasard, etc.) et les probabilités non quantifiables (enquête policière, enquête historique, etc.). Celles dont parle Newman sont évidemment du second type.

[5] En français, la  « prudence », mais cette traduction ne rend pas compte de toutes les connotations du mot grec. La phronèsis est la vertu intellectuelle qui guide la pratique, c’est l’intelligence pratique, la capacité de bien choisir lorsque la certitude manque.

 

Par Héron mélomane - Publié dans : La foi, la connaissance et la raison
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Mardi 13 février 2007 2 13 /02 /Fév /2007 12:12

"Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas". Tout le monde a entendu cette fameuse citation de Pascal. L'ennui, c'est que très peu de gens connaissent sa véritable signification. Qu'est-ce que le coeur, chez Pascal ? Ce n'est pas le sentiment, ni l'affectivité. Pascal est-il en train dire que la foi relève du sentiment et non de la raison ? Non, non et non ! Absolument pas !

Pour Pascal, il y a bien des raisons de croire. Le but des Pensées (ou du livre qu'il avait l'intention d'écrire en écrivant ses pensées, notes de brouillon qui furent retrouvées après sa mort) est bien d'exposer les raisons de croire, pour aider les libres penseurs à accueillir la vérité révélée. D'après lui, l'argument le plus fort en faveur de la vérité du christianisme est celui des prophéties, auxquelles il consacre une bonne partie des Pensées.

Alors que veut dire la citation ? Pascal donne un sens très particulier au mot coeur. Le coeur est la faculté de connaître certaines vérités de façon intuitive. Par là, il se distingue de la raison, capacité de connaître la vérité de façon dicursive (c'est-à-dire à l'aide de raisonnements que l'on peut formuler verbalement). Pascal dit que tout raisonnement mathématique repose sur des axiomes, propositions évidentes et indémontrables. Ces vérités premières sont connues par le coeur (et non, bien entendu, au terme d'un raisonnement).

Le coeur joue aussi un rôle après la formulation des raisonnements : si on me présente une multitude d'arguments pour et contre la foi, après un examen rationnel plus ou moins détaillé, c'est finalement au coeur de discerner la vérité, car c'est toujours de façon plus ou moins intuitive que nous estimons la qualité des arguments proposés.

Le mot coeur, dans la Bible, désigne le centre de la personne : c'est le coeur qui décide ultimement de suivre ou de rejeter la vérité. Pascal a sans doute repris le sens biblique du mot, en y ajoutant ses considérations épistémologique sur le rapport entre la démonstration et la connaissance intuitive.

Par Héron mélomane - Publié dans : La foi, la connaissance et la raison
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