Vendredi 9 février 2007
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Traditionnellement, surtout depuis Descartes et
les "Lumières", on définit la rationalité de façon purement négative. Cette manière de voir aboutit à des incohérences : on applique aux croyances religieuses des critères qu'on
est loin d'appliquer en histoire, dans les sciences humaines, voire dans les sciences de la nature (par exemple, les théories physiques ne sont pas démontrables à proprement parler). Au
XVIIIème siècle, un philosophe écossais, Thomas Reid, a pris le contrepied de cette tendance en décrivant de façon positive et réaliste le fonctionnement de la connaissance humaine
.
Descartes applique le principe suivant :
(PR) : Il ne faut rien croire sauf ce qui est démontré ou absolument évident. (il ne faut donc jamais se fier
aux autres - ou même à ses propres facultés de connaissances, comme la vue - sauf si ce qu'ils disent est démontrable ou immédiatement évident).
Thomas Reid propose exactement l'inverse :
(PC) : Il faut croire que les choses sont comme elles semblent être, sauf s'il y a une apparence contraire et plus forte. Il faut donc se
fier aux autres (ou à ses propres facultés de connaissance) sauf si on a une bonne raison de croire qu'ils ne sont pas fiables.
Reid note que si les enfants appliquaient le principe PR, ils "seraient absolument incrédules, et par conséquent, absolument incapables d'instruction". En effet, on
ne peut rien apprendre si on applique ce principe. Quand un enfant apprend à parler, il ne peut apprendre le sens des mots qu'en se fiant aux personnes qui l'entourent. Par exemple, si on lui
montre un chat en disant "Oh ! un chat !" il ne peut savoir que c'est un chat que s'il croie ce qu'on lui dit. Or, même à l'âge adulte, ce principe est valable. Par exemple, dans une enquête
policière, on est souvent obligé de se fier à des témoins ; et on ne s'en méfie que si on a de bonnes raisons de le faire (s'ils ne sont pas sains d'esprit, s'ils sont intéressés, s'ils se
contredisent, etc.).
Le principe de crédulité (PC) s'applique à toutes les facultés de connaissance. S'il vous semble "que vous voyez une orange ou que vous ouvrez une
boîte de petits pois, alors probablement, vous voyez une orange ou vous ouvrez une boîte de petits pois. Bien plus, vous devez le croire, à moins que vous n'ayez une bonne raison de vous croire
victime d'une illusion : pour cela, il faut qu'il y ait un conflit entre ce qui vous semble vrai et d'autres choses qui vous semblent également vraies. Par exemple, ce ne peut être une orange si
vous pouvez passez la main au travers ; et s'il vous semble avoir passé la main au travers, c'est une raison de croire que vous êtes victime d'une illusion en croyant voir cette orange." (Richard
Swinburne, The Evolution of the Soul, p.11)
Depuis vingt ou trente ans, l'oeuvre de Reid intéresse de plus en plus les philosophes anglosaxons, qui reprennent volontiers certaines de ses idées.