I. L’exemple des saints
L’exemple des saints oriente l’intelligence et le cœur de l’homme vers Dieu. Dans Les raisons de croire, Mgr Léonard n’hésite pas à dire que l’exemple des saints est l’argument qui a le plus d’effet sur son esprit : « La fécondité débordante de leur vie est une éminente vérification existentielle qui signe la vérité de la foi à laquelle ils se sont voués (…). Les saints ne peuvent avoir tort, ils sont la preuve vivante de la vérité de la foi » (p 174 – lire aussi, page 171, le récit de la conversion d’Edith Stein, après la lecture de l’autobiographie de St Thérèse d’Avila).
· Il est impossible que les saints mentent et peu probable qu’ils se trompent. La connaissance humaine repose, pour sa plus grande part, sur le témoignage d’autrui ; elle dépend donc surtout de la qualité des témoins. Or les saints sont d’une sincérité certaine, et très souvent, d’une intelligence supérieure. Il est donc peu probable qu’ils se trompent.
· C’est d’autant moins crédible qu’ils sont nombreux et tous d’accord.
· Or tous désignent le Christ comme leur maître, comme le Fils de Dieu, comme Dieu fait homme.
· Leur témoignage est confirmé par leurs miracles, qu’ils expliquent eux-mêmes par l’intervention surnaturelle de Dieu.
II. Questions de méthode
Pour vérifier qu’un miracle s’est bien produit, on applique les critères de la connaissance par témoignage. Autrement dit, on procède de la même façon qu’un historien rigoureux qui refuse de se fier à n’importe qui. C’est ainsi que procèdent les personnes travaillant pour les causes de béatification et de canonisation. Bien entendu, un miracle récent est souvent plus facile à vérifier qu’un miracle éloigné dans le temps. Pourtant, il arrive qu’un miracle ancien soit mieux attesté qu’un miracle du XXème siècle. Tout dépend :
· Du nombre des témoins d’accord entre eux, surtout s’ils ne se connaissent pas.
· De leurs qualités. Il ne faut pas qu’ils soient malhonnêtes, ou illuminés. Dans certains cas, la constatation d’un miracle suppose des compétences particulières. Par exemple, une guérison ne peut être considérée comme miraculeuse qu’après des examens attentifs faits par des médecins aux compétences très sûres.
· De l’absence ou non de témoignages contraires.
III. L’objection théologique : « Dieu ne change pas d’avis »
Il y a principalement deux objections classiques contre la croyance aux miracles : une objection théologique, et une objection épistémologique. La première peut être ainsi formulée :
1. Un miracle est un fait contraire aux lois de la nature et que l’on suppose dû à une force surnaturelle (en général, Dieu, dans la religion chrétienne). Ex : guérison extraordinaire, lévitation, bilocation, etc.
2. Or d’un point de vue chrétien, c’est Dieu qui a créé la nature et ses lois.
3. Donc les lois de la nature sont des lois divines ; elles manifestent la volonté de Dieu.
4. Or, Dieu étant parfait et immuable, il ne change pas d’avis et ses volontés sont parfaitement cohérentes, c’est-à-dire éternelles, immuables.
5. Donc Dieu ne peut pas agir à l’encontre des lois de la nature. Bref, les miracles sont impossibles.
Les propositions 1 et 2 sont difficilement contestables. Les points à discuter sont dans les deux étapes suivantes. En effet, tout dépend de ce qu’on appelle « manifester la volonté de Dieu ». Les lois de la nature ne la manifestent pas directement. On peut penser qu’il y a une hiérarchie dans les volontés de Dieu. Les premières volontés se rapportent aux fins ultimes. Dieu veut certaines fins, mais il veut aussi les moyens qui permettent de les atteindre. Toutes les volontés se rapportant aux moyens sont subordonnées par rapport à celles qui visent les fins ultimes. Soit x une fin ultime, visée pour elle-même. Il est tout à fait possible qu’une même chose soit tantôt un bon moyen, tantôt un obstacle à l’égard d’une même fin, par exemple, à l’égard de x.
Considérons l’exemple suivant : je veux être en bonne santé. Pour cette raison, je décide d’aller à la piscine tous les samedi matin, parce que j’y vois un moyen de rester en bonne santé. Pourtant, je n’irai pas à la piscine le samedi matin quand j’aurai rendez-vous ce jour-là avec un médecin. La même fin (la santé) me commande en général d’aller à la piscine, mais parfois aussi, de ne pas y aller. Ainsi, la même fin implique une règle subordonnée (aller à la piscine le samedi matin) et les exceptions à cette règle. Celles-ci sont des exceptions à l’égard de la règle subordonnée, mais non à l’égard de la première règle (rechercher la santé). Donc le fait que j’admette des exceptions à la règle subordonnée ne veut pas dire que je change d’avis, car ma volonté suit toujours la première règle.
Pour illustrer ceci, Leibniz a utilisé une métaphore mathématique : par un nombre limité de points, on peut toujours faire passer une ligne dont la trajectoire se conforme à une certaine équation, donc à une règle (aussi, même les lignes les plus complexes peuvent obéir à un ordre).
Prenons encore un exemple. Admettons que Dieu ait créé le cheval pour l’homme, par exemple, pour lui offrir une monture. Ceci n’empêche pas, d’après un texte bien connu du livre de l’Exode, qu’il fasse périr des chevaux égyptiens lors du passage de la mer rouge. Le miracle de la mer rouge implique-t-il une contradiction dans la volonté divine ? Non, car Dieu ne fait pas cela par haine des chevaux, ni pour priver l’homme de sa monture, mais pour sauver les Hébreux de la colère du pharaon. Si Dieu se révèle au peuple hébreu, c’est pour révéler plus tard son amour à l’humanité entière. En sauvant le peuple hébreu, Dieu prépare le salut de toute l’humanité. Bref, un miracle comme celui-ci ne suppose pas que Dieu se contredise.
1. La volonté divine est cohérente, car parfaite.
2. Donc elle suit des lois constantes, qui ne sont jamais contredites.
Mais les lois de la nature ne sont pas nécessairement ces lois, ou pas directement. Elles ne sont peut-être que des lois subordonnées, c’est-à-dire des moyens.
Pourquoi Dieu fait-il des miracles ?
Nous ne le savons pas toujours. En tout cas, d’après les nombreux récits de miracles, ils lui permettent de manifester son existence en montrant qu’il y a un Etre au-dessus de la nature. Ils montrent aussi quelque chose de sa nature, par exemple, sa bonté et sa miséricorde (comme dans les guérisons miraculeuses, ou dans les conversions extraordinaires). Autre avantage : ils affermissent l’autorité des saints et de l’Eglise, en augmentent le rayonnement.
IV. L’objection épistémologique (Hume)
Hume a montré qu’une grande partie de nos connaissances venait de l’induction. Or l’induction n’est pas rigoureuse. On appelle déduction toute inférence rigoureuse du point de vue logique. Par exemple :
(1) Si Marie était là, sa voiture serait là.
(2) La voiture de Marie n’est pas là.
(3) Donc Marie n’est pas là.
Au contraire, l’induction n’est pas rigoureuse. En effet, elle part d’un nombre limité de cas, pour en tirer une affirmation universelle telle que « tous les corbeaux sont noirs ». Même si j’ai vu dix mille corbeaux noirs, et pas un seul d’une autre couleur, je ne puis déclarer avec une certitude absolue que tous les corbeaux soient noirs. Pourtant, nombre de nos connaissances sont de ce type. Par exemple, je crois que le soleil se lèvera demain, c’est-à-dire dans quelques heures et non dans six mois. Or je ne le sais que par induction. Dans les sciences de la nature, nos connaissances reposent également sur l’induction. Ces connaissances ne sont pas absolument certaines, mais nous ne pouvons pas les écarter sous prétexte qu’elles ne sont pas acquises par déduction. Si nous faisions cela, nous ne pourrions plus vivre, vu l’importance et le nombre des connaissances acquises par induction. Il n’y aurait plus de physique, plus de biologie, plus de médecine, plus d’industrie, plus de météo !
En revanche, on peut retenir le principe suivant : il faut admettre en priorité ce qui est confirmé par des expériences nombreuses, et se méfier des généralisations fondées sur quelques cas seulement. C’est sur ce principe que Hume construit sa critique des miracles. En résumé, il dit ceci :
(1) Moins une proposition est confirmée, moins elle est probable.
(2) Moins une proposition est probable, moins elle mérite d’être crue.
(3) Les faits contraires aux lois de la nature sont moins probables que ceux qui y sont conformes. Les faits extraordinaires sont moins probables que ceux qui sont conformes au cours normal des choses.
(4) Donc il ne faut jamais croire ceux qui prétendent avoir assisté à un miracle, car l’affirmation contraire est toujours plus probable que la leur. Par exemple, si quelqu’un prétend avoir vu une autruche voler, je ne puis le croire, car il est plus probable que l’autruche en question ne puisse pas voler.
Réponse
Hume fait un bond entre (3) et (4) ; il saute plusieurs étapes. Bien sûr, si nous considérons un fait en lui-même, isolément, il est plus probable s’il est plus conforme au cours habituel des choses. Par exemple, il est peu probable que je me mette à léviter. Mais allons un peu plus loin…
Imaginons ceci : un homme de bonne foi dit avoir vu son confesseur en lévitation, à quelques mètres de lui, en plein jour et pendant un bon quart d’heure. Mieux encore : dix personnes de bonne foi ont assisté à cet événement. Je les connais depuis longtemps et elles n’ont jamais menti, à ma connaissance. Puis-je rejeter leur témoignage ? Il est très peu probable qu’elles mentent (quand c’est une plaisanterie, ça ne dure pas, et souvent, ça se voit aussitôt).
· On voit qu’il s’agit de comparer deux degrés de probabilité. Qu’est-ce qui est le plus improbable : qu’un fait surnaturel se soit produit, ou bien qu’une personne tout à fait sincère ait menti sans aucune raison ? Si on admet que Dieu existe, on doit croire à la possibilité des miracles. Alors le fait le moins probable pourrait bien être le deuxième…
· Si on prétend que le témoignage des hommes ne vaut rien, même quand il s’agit de personnes honnêtes, sincères, compétentes et intelligentes, alors on rejette toute connaissance par témoignage. Il faut donc rejeter toutes nos connaissances en histoire, en géographie, et dans bien d’autres domaines. Evidemment, cette position est intenable. Les épistémologues disent souvent que la plupart de nos connaissances reposent sur la confiance en d’autres personnes. Il faut donc reconnaître la valeur de la connaissance par témoignage et chercher quelles en sont les règles. Si mes meilleurs amis – ceux en qui j’ai le plus confiance - viennent me raconter un miracle, l’un après l’autre, je peux difficilement douter de leur témoignage, à moins d’être totalement dépourvu de sentiment humain. Mais cette confiance a une raison d’être :
1. Ce ne sont pas des illuminés, ni des menteurs, et ils ont constaté le fait dans de bonnes conditions.
2. Si Dieu existe, il est bon et il est donc probable qu’il y ait des miracles. Comme il est bon, il s’intéresse à ses créatures, à l’homme en particulier. Or le miracle a une utilité. Il Lui permet de manifester sa présence, sa toute-puissance, sa bonté, voire sa colère, et d’assurer le rayonnement des saints. Si un prétendu miracle n’a apparemment aucun sens, aucune utilité du point de vue de Dieu, il paraît douteux. Mais dans le cas contraire, il n’est pas impossible.
3. L’Eglise reconnaît certains miracles. Pourtant, sa rigueur est connue dans ce domaine.
4. Notons qu’il y a des constantes dans les miracles, à tel point qu’on peut les classer dans des rubriques : apparitions, guérisons miraculeuses, prescience ou connaissance surnaturelle, lévitations, bilocations, stigmates, multiplications des pains ou des hosties. Les miracles des saints les font ressembler au Christ (stigmates, multiplications des pains, lévitations qui rappellent l’Ascension) ou bien augmentent leur capacité de faire du bien (bilocations, connaissance surnaturelle). Les apparitions de la Vierge ou du Christ sont accompagnées d’un message.
5. Même d’un point de vue strictement scientifique, on doit souvent admettre des faits contraires aux régularités observées. En effet, la science progresse en découvrant des faits contraires aux lois de la nature. Je m’explique : on a découvert, un jour, que la vitesse de la lumière était constante dans tous les référentiels, ce qui contredisait le théorème d’addition des vitesses. On a donc observé un fait apparemment contraire aux lois considérées jusqu’alors considérés comme des lois de la nature. Or ce fait a pourtant été admis, ce qui a finalement abouti, après des recherches acharnées, à la théorie de la relativité générale. Les révolutions scientifiques sont liées à l’observation de faits contraires à des lois fortement confirmées par l’expérience et considérées comme des lois de la nature. D’un point de vue épistémologique, la constatation d’un miracle est du même ordre qu’une expérience réfutant un énoncé appelé « loi de la nature ». On peut même dire que la constatation, dans l’expérience scientifique, est plus complexe et moins sûre, car elle suppose l’utilisation d’un appareillage compliqué. Dans les deux cas, on se fie au témoignage des générations précédentes. Par exemple, les physiciens d’aujourd’hui ne se sentent pas obligés de refaire l’expérience par laquelle on a découvert un jour la constance de la vitesse de la lumière.
Le raisonnement de Hume serait juste si la connaissance par induction était toujours plus solide que la connaissance par témoignage. Or ce principe est faux. D’ailleurs, la connaissance par témoignage peut être considérée comme une forme particulière d’induction. Nous savons par induction que certaines personnes sont fiables et d’autres non. Par conséquent, quand on entend le témoignage d’une personne relatant un fait apparemment contraire aux lois de la nature, on doit comparer deux conclusions induites, en tenant compte du fait que si Dieu existe, les miracles sont possibles.
V. Quelques miracles bien attestés
Certains miracles sont particulièrement difficiles à contester. Par exemple :
· Quand il y a eu beaucoup de témoins. A Fatima, le 13 octobre 1917, environ 70000 personnes assistèrent au miracle promis par la Sainte Vierge exactement deux mois plutôt « pour que tout le monde croie » : ils virent le soleil danser dans le ciel. Juste après, les enfants rapportèrent à la foule un message de la Sainte Vierge : elle invitait les justes à la prière et à la pénitence pour obtenir la paix et la conversion de la Russie.
· Quand le témoin est extrêmement fiable. Par exemple, plusieurs saints ont raconté les miracles accomplis par eux volontairement ou non. Dans son autobiographie, Ste Thérèse d’Avila a raconté ses lévitations et l’embarras extrême qu’elle éprouvait à chaque fois que ce phénomène se produisait en public. L’authenticité de son livre ne fait aucun doute. A-t-elle menti ? Comment croire qu’une personne aussi sainte, dont la sincérité et l’humilité extrême imprègnent chaque page de son récit, ait pu mentir en s’attribuant des miracles inventés de toutes pièces ? Le cas de Don Bosco est également intéressant. Il avait de très nombreuses relations dans tous les milieux, dans la rue aussi bien qu’au palais royal ou dans les milieux intellectuels. Une équipe d’historiographes, tous amis de Don Bosco, s’est constituée et s’est réunie régulièrement de son vivant pour faire le récit de sa vie. Or le saint a fait de nombreux miracles en public. Mariam Beouardi a prédit deux fois des attentats à la bombe organisés contre le Vatican. Le premier attentat s’est effectivement produit. Du coup, la fois suivante, l’avertissement a été pris au sérieux et l’attentat a été évité. Tout cela a été raconté par des témoins, notamment par ceux qui avaient eu le tort, la première fois, de ne pas prendre au sérieux les avertissements de la jeune carmélite. Peut-on douter de leur sincérité ? Avaient-ils intérêt à inventer ces faits, et la prescience de sœur Mariam ? Le cardinal Antonelli n’avait pas intérêt à s’attribuer une fausse culpabilité. De plus, les cardinaux ne sont pas des illuminés ; ils ne reconnaissent pas facilement les miracles. Pour finir, je mentionnerai encore St Joseph de Copertino, qui a été vu en lévitation par ses supérieurs, par l’amiral de Castille et sa suite, par le pape Urbain VIII en personne, et par des aristocrates protestants parmi lesquels se trouvait le duc de Saxe, Johann Friedrich de Brunswick, qui fut par la suite le protecteur de Leibniz. Tous ces gens de la haute société étaient-ils des menteurs et des illuminés ? C’est peu vraisemblable…
· Quand le miracle prend la forme d’une trace matérielle permanente, ou d’un document pouvant être examiné à volonté pendant plusieurs siècles. Depuis cinq cents ans, on peut admirer, à Guadalupe, une image représentant la Sainte Vierge sur le tilma de Juan Diego. Ce vêtement en feuilles d’agave aurait dû se décomposer en quelques dizaines d’années. Or il subsiste encore. Le miracle est donc patent. De plus, l’image qu’il porte n’a pas été peinte, ni dessinée d’une manière ou d’une autre. Enfin, dans les années 1950, des scientifiques ont découvert, en analysant l’image des yeux, qu’elle représentait en reflet, avec une parfaite conformité aux lois de l’optique, des personnages situés en face de la Ste Vierge. Evidemment, peindre une telle image aurait été un prodige d’habileté au début du XVIème siècle.
Conclusion
Chaque fait miraculeux, ou prétendu tel, doit être examiné soigneusement selon une méthode appropriée, soit la méthode historique, soit celle de l’archéologie ou de la médecine. Mais aucune critique épistémologique vraiment sérieuse ne peut réfuter d’avance toute croyance aux miracles. La critique humienne, qui a eu tant de succès, est dépassée. Elle date d’une époque où la connaissance par témoignage était entièrement négligée. D’ailleurs, au milieu du XVIIIème, la philosophie des sciences en était encore à ses débuts. Hume a été lucide en voyant l’importance de la connaissance inductive, mais il s’est trompé en comptant pour rien le témoignage, sur lequel repose pourtant la plus grande partie de nos connaissances.