Vrais et faux
problèmes
Ce n’est pas une objection de dire que l’existence de Dieu n’est pas évidente. Du point
de vue chrétien, il faut qu’il y ait des preuves de l’existence de Dieu, mais il n’est pas nécessaire qu’elles soient évidentes. Au contraire : il faut qu’elles ne s’imposent pas à nous.
Pascal a développé cette idée dans un passage célèbre des Pensées :
Que ceux qui combattent la Religion apprennent au moins quelle elle est avant que de la
combattre. Si cette Religion se vantait d'avoir une vue claire de Dieu, et de le posséder [2] à découvert et sans voile, ce serait la combattre que de dire qu'on ne voit rien dans le monde qui le
montre avec cette évidence. Mais puis qu'elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres, et dans l'éloignement de Dieu, et que c'est même le nom qu'il se donne dans les Écritures,
Deus absconditus : et enfin si elle travaille également à établir ces deux choses ; que Dieu a mis des marques sensibles dans l'Église pour se faire reconnaître à ceux qui le
chercheraient sincèrement ; et qu'il les a couvertes néanmoins de telle sorte qu'il ne sera aperçu que de ceux qui le cherchent de tout leur cœur ; quel avantage peuvent-ils tirer,
lorsque dans la négligence où ils font profession d'être de chercher la vérité, ils crient que rien ne la leur montre ; puisque cette obscurité où ils sont, et qu'ils objectent à l'Église ne
fait qu'établir une des choses qu'elle soutient sans toucher à l'autre, et confirme sa doctrine bien loin de la ruiner ?
Une autre objection contre la foi repose sur un contresens du même genre. Elle consiste à montrer que « l’Eglise » n’est pas
parfaite, et donc que son origine divine n’est pas évidente. Mais nous pouvons répondre de la même façon qu’à propos de l’existence de Dieu : il ne faut pas que l’origine divine de l’Eglise
soit évidente, sinon son autorité s’imposerait à tous les hommes et ils ne seraient pas libres de rejeter la vérité, or Dieu veut que nous croyions librement.
En montrant que des papes ou des membres de la hiérarchie se sont trompés ou ont commis des fautes graves, que prouve-t-on
exactement ? Prouve-t-on que l’Eglise n’est pas une institution fondée par le Christ et assistée par Dieu tout au long de son histoire ? Prouve-t-on ainsi qu’elle n’a pas mission de
guider les hommes vers la vérité ? Non, car il est possible de croire à l’infaillibilité de l’Eglise sans croire que les hommes qui la composent sont eux-mêmes parfaits ou infaillibles. La
mission de l’Eglise est d’enseigner les vérités nécessaires au salut. C’est là seulement qu’elle se considère infaillible en vertu de la promesse de Jésus à Pierre : « tu es Pierre, et
sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise, et les portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre elle ». Cette infaillibilité n’est pas liée au mérite des hommes, mais à l’action de Dieu. C’est
précisément pour cela que l’Eglise peut se croire infaillible malgré les erreurs et les fautes de ses membres.
La critique de
l’Eglise
Passons en revue les objections les plus classiques contre l’Eglise :
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« Les hommes d’Eglise se trompent parfois ou commettent des fautes graves,
donc l’Eglise n’est pas une institution fondée par Dieu ». Tout d’abord, notons ceci : non seulement l’Eglise n’a jamais prétendu être composée d’hommes parfaits, mais elle a même
toujours enseigné le contraire. Jésus déclare en effet que jusqu’à la fin des temps, le bon grain et l’ivraie seront mélangés sans qu’on puisse les séparer. On objecte que si les chrétiens sont
imparfaits, l’Eglise l’est aussi, et ne peut donc être fondée par Dieu. Que faut-il en penser ? que cela n’est pas concluant. Il n’est pas nécessaire que les hommes d’Eglise soient
parfaits pour que l’Eglise soit une autorité infaillible quand elle s’exprime officiellement sur des questions importantes de doctrine ou de morale.. Ici, on peut raisonner comme à propos de
l’existence de Dieu : l’Eglise elle-même a toujours enseigné que son caractère divin n’est pas évident à cause des fautes de ses membres, néanmoins, elle enseigne que son caractère divin
est visible à travers sa fécondité, son unité, son universalité, et d’autres signes sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir. Ces preuves ne sont pas évidentes, et cela est bon, car si
elles l’étaient, les hommes ne seraient pas libres de croire ou de ne pas croire, puisque la vérité s’imposerait à eux. Or Dieu respecte notre liberté ; il veut que la foi soit un acte
libre et volontaire. Il fallait donc que des signes extérieurs indiquent aux hommes où se trouve la seule véritable autorité religieuse, et il fallait en même temps que ces signes ne soient pas
trop évidents, pour que seules les hommes qui cherchent la vérité de tout leur cœur puissent la trouver.
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« L’Eglise s’est toujours opposée au progrès
scientifique » : cette idée vient de la désinformation pratiquée dans les média occidentaux par les ennemis de l’Eglise. Une bonne connaissance de l’histoire des idées permet de
voir que c’est le contraire qui est vrai. Il y a eu, certes, des frictions entre les autorités ecclésiastiques et certains courants scientifiques, mais le cas de l’affaire Galilée est une
exception. Les exemples utilisés par ceux qui critiquent l’Eglise sont toujours les mêmes et occultent tout le reste de l’histoire. En approfondissant l’histoire et en prenant soin d’éviter les
anachronismes, on voit qu’au contraire, l’Eglise a largement contribué au progrès scientifique. Au début du Moyen Age, ce furent les monastères qui transmirent l’héritage de la culture antique
et continuèrent à étudier les sciences. Ensuite, ce fut l’Eglise qui fonda les universités européennes et encouragea le développement des arts. La réflexion théologique était considérée comme
une étude complexe qui supposait le développement de toutes les autres sciences, en particulier la logique. Cette confiance dans la raison permit la naissance de la science moderne. Tous les
grands fondateurs de la science moderne étaient chrétiens. Plusieurs étaient prêtres, comme Copernic, Gassendi, et Malebranche. L’affaire Galilée est une exception. Elle a d’ailleurs divisé
l’Eglise en deux camps. Le pape et des ordres religieux entiers étaient du côté de Galilée. On ne peut donc pas dire que l’Eglise se soit opposée en bloc à Galilée. En ce qui concerne Darwin,
elle évita de se prononcer officiellement, même si plusieurs de ses membres exprimèrent leur opinion à titre personnel. Quant à la théorie du Big Bang, ce sont les athées qui s’en méfièrent
parce qu’elle venait d’un prêtre, le chanoine George Lemaître. Plusieurs catholiques sont parmi les fondateurs des sciences contemporaines : par exemple, Lemaître pour la cosmologie,
Mendel (un moine) pour la génétique, Louis de Broglie pour la physique quantique, et Xavier Le Pichon pour la théorie de la tectonique des plaques. Visiblement, les catholiques cultivés n’ont
pas de problème pour concilier la foi avec la science moderne. L’idée que ces deux domaines sont inconciliables, idée si répandue chez les incroyants, vient de leur incapacité de comprendre
comment nous lisons la Bible. L’Eglise n’a jamais cru qu’il fallait lire la Bible en la prenant au pied de la lettre. Nous n’y cherchons pas des vérités scientifiques, mais un enseignement
beaucoup plus profond sur le sens de la vie et les fins dernières. Le fait que certains catholiques prennent la Genèse au pied de la lettre est
déplorable, mais ne prouve pas que l’Eglise soit fondamentaliste. Cela prouve plutôt qu’ils ne cherchent pas assez à se former.
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« L’Eglise est toujours en retard ». Puisque beaucoup de
chrétiens ont été à la pointe dans leur domaine, on ne peut pas dire que l’Eglise au sens large ait toujours été en retard. On s’attaque donc à l’Eglise comme institution, en l’opposant aux
individus, chrétiens ou non, qui furent les premiers à formuler une idée, ou à dénoncer un état de choses condamnable. L’argument est facile, car d’un point de vue statistique, il est toujours
improbable que les innovations viennent d’un membre de la hiérarchie : il y a un milliard deux cent millions de catholiques dans le monde, et à peine deux cent cardinaux. Il y a donc une
chance sur six millions pour qu’une innovation vienne du pape ou d’un cardinal. Si l’on compte les évêques, la probabilité restera faible. Il ne faut donc pas s’attendre à ce que les nouveautés
viennent du Magistère, elle viennent évidemment d’individus qui appartiennent à la masse des fidèles, et qui après-coup, paraissent en avance sur l’Eglise officielle. Par ailleurs, le rôle du
Magistère n’est pas d’innover. Il doit faire preuve d’une grande prudence face à toute idée nouvelle, pour ne pas se laisser influencer par des modes passagères. Les innovations théologiques ou
intellectuelles viennent des intellectuels. Ensuite, il faut laisser ces innovations faire leurs preuves, ce qui demande du temps. Une idée qui a été progressivement assimilée par l’ensemble de
théologiens et qui s’est révélée féconde peut enfin être utilisée pour la formulation des vérités de la foi, mais un tel processus prend des dizaines d’années. Quant aux nouvelles théories
scientifiques, on ne peut pas reprocher à l’Eglise sa lenteur à les applaudir, car premièrement, son rôle n’est pas d’enseigner des vérités scientifiques, et deuxièmement, elle ne peut pas
approuver une théorie nouvelle qui ne fait pas encore l’unanimité au sein de la communauté scientifique. Prenons l’exemple de l’évolution biologique. Il a fallu attendre les années 1950 pour
que la théorie de la sélection naturelle soit suffisamment bien confirmée en ce qui concerne la microévolution. En ce qui concerne la macroévolution, le débat n’est toujours pas clos, même si
la quasi-totalité des spécialistes admet que les espèces vivantes ont un ancêtre commun. Tout ce que peut faire l’Eglise est de rassurer les croyants en leur disant qu’il n’y a pas d’opposition
entre la foi et cette théorie. Or cela, Pie XII l’a fait il y a longtemps. Je pense que beaucoup de gens ont tendance à croire que l’Eglise est un système hypercentralisé, ce qu’elle n’a jamais
été en fait. L’Eglise est une vaste communauté où la plupart des innovations viennent d’en-bas et sont approuvées tacitement ou explicitement par les autorités. Le rôle du Magistère est
principalement doctrinal, mais l’exercice de l’autorité dans le domaine doctrinal a des conséquences indirectes qu’il ne faut pas sous-estimer. Pour le voir, il faut considérer l’état du
protestantisme américain. Là où manque une autorité pour distinguer les bonnes et les mauvaises interprétations de la Bible, l’anarchie doctrinale donne naissance à des formes de christianisme
appauvries, dévoyées, et même à une multitude de sectes millénaristes ou fondamentalistes. Par exemple, les témoins de Jéhovah viennent des adventistes du septième jour, qui viennent des
baptistes, etc. Le protestantisme est souvent fidéiste, donc anti-rationaliste. Il dérive souvent vers l’illuminisme ou le fondamentalisme, deux excès qui donnent naissance à des idées
dangereuses. Le Ku-klux clan lui-même est une secte dérivée du protestantisme. Elle est donc naïve, la thèse de Frédéric Lenoir, selon laquelle l’autorité de l’Eglise, contrairement au
christianisme, aurait exercé une influence négative dans l’histoire de notre civilisation. Là où l’Eglise n’exerce pas son autorité, il n’y a plus de christianisme authentique, et les valeurs
chrétiennes risquent de ne plus pénétrer la société. Un autre exemple en ce sens est l’attitude des catholiques allemands face au nazisme : avant la guerre, Hitler a perdu les élections
dans tous les länder à majorité catholique, et il les a gagnées dans tous les länder protestants. Imaginons aussi ce qui serait arrivé si l’Europe avait dérivé vers le fidéisme à partir du
début du Moyen Age. La science et la philosophie ne se seraient pas tant développées. La méfiance envers la raison aurait peut-être même abouti à un rejet de la philosophie, comme dans les pays
musulmans après le XIe siècle. La science occidentale aurait décliné comme au Moyen-Orient. En maintenant un certain équilibre doctrinal, l’Eglise-institution n’a sans doute pas causé le progrès scientifique et technique, mais elle l’a tout de même permis et encouragé. Cela signifie que
sans ce subtil équilibre, notre civilisation n’aurait pas progressé autant ni aussi vite.
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« L’Eglise est intolérante et s’oppose au progrès
social » : pour montrer qu’elle est intolérante, on parle de l’inquisition en se référant à la lutte contre les cathares, puis à l’inquisition espagnole. Ecartons d’abord
l’inquisition espagnole, car il ne s’agit pas directement de l’Eglise catholique, mais d’une institution proprement espagnole. Cette institution a été créée avec l’accord du pape, mais voyant
les méthodes qu’elle utilisait, il n’a pas tardé à exprimé son désaccord. Il n’en est pas moins vrai que pendant des siècles, de nombreux hommes d’église ont exercé leur autorité de façon
intolérante. Mais comment interpréter ce fait ? Faut-il accuser l’Eglise en tant que telle ? Je ne crois pas. D’abord, il faut voir que cette intolérance est relative. Il ne faut pas
comparer l’Eglise d’autrefois aux sociétés occidentales d’après 1968, car ce serait anachronique. Il faut la comparer aux sociétés et aux institutions de la même époque. On constate alors que
l’intolérance était beaucoup moins grande dans l’Eglise que dans les autres sociétés. Globalement, l’Eglise a toujours préféré combattre les hérésies par la prédication et l’argumentation que
par la violence. Les tribunaux ecclésiastiques étaient bien moins sévères et bien plus rigoureux dans leurs procédures que les tribunaux civils. Le fait qu’il y ait eu trop d’intolérance dans
l’Eglise est donc à relativiser, et s’explique facilement si l’on considère que toutes les sociétés humaines jusqu’à une époque très récente étaient fortement soudées, homogènes, et
intolérantes. Le phénomène de l’individualisme est récent, et avant qu’il se développât au point de devenir inquiétant, les hommes avaient partout une certaine tendance à l’intolérance, au
refus de la différence. Or d’où vient ce phénomène de l’individualisme ? Du christianisme lui-même. Les sociologues l’ont montré depuis Tocqueville : c’est le personnalisme chrétien
qui a abouti au respect de l’individu. Marcel Gauchet va jusqu’à dire que le christianisme est la « religion de la sortie de la religion » : le christianisme aurait favorisé
l’avènement du rationalisme, et toléré en son sein le développement d’idées hétérodoxes et antichrétiennes. N’oublions pas que c’est l’Eglise qui a inventé la séparation du pouvoir spirituel et
du pouvoir temporel, considérant que le royaume du Christ « n’est pas de ce monde ». Comme le dit Bergson, les autres religions sont des religions « statiques », où le
groupe prime sur l’individu. Une particularité du christianisme est d’attribuer à l’individu, ou plutôt à la personne, une valeur absolue, qui empêche de la sacrifier au nom de la société. On
ne peut pas dire non plus que l’Eglise n’ait pas contribué au progrès social, politique et juridique, car c’est l’inverse qui est vrai. Au Moyen-Age, elle a supprimé l’esclavage, puis le
servage. Elle a encouragé le développement des œuvres sociales : hospices, écoles, etc. L’inquisition elle-même a contribué sur certains points au progrès juridique, en inventant des
procédures rigoureuses et en permettant à l’accusé d’être soutenu par un avocat. De nombreuses fois, l’Eglise a fait son possible pour éviter les conflits entre les pays occidentaux. Il est
impossible de redire ici tout ce qu’on peut lire chez les historiens. Limitons-nous à une réflexion de fond. Pour relativiser l’intolérance des hommes d’Eglise, il faut se rappeler qu’elle est
la plus vieille institution existante. Son histoire dure 2000 ans et s’étend sur une grande partie du monde. Benoît XVI est le 265e pape. En fouillant bien dans l’histoire de
l’Eglise, il est donc facile de trouver quelques faits peu reluisants. Pourtant, ce sont toujours les mêmes faits qui sont mentionnés par ceux qui la critiquent. Au total, je pense donc que si
les hommes d’Eglise sont souvent en retard par rapport à des individus comme St François, Frédéric Ozanam et tant d’autres, ils sont pourtant en avance par rapport à la masse des hommes.
L’inertie de l’Eglise comme autorité s’explique par le fait que les ecclésiastiques sont issus de la société elle-même, qui a mis des siècles à assimiler les valeurs chrétiennes. Il a fallu
beaucoup de temps, par exemple, pour que les peuples chrétiens refusent l’esclavage et le servage, et plus de temps encore pour qu’ils rejettent les mariages d’intérêts imposés par les parents
des mariés. La lenteur des ecclésiastiques eux-mêmes à assimiler au fil des siècles l’enseignement de la Révélation ne prouve donc pas que l’Eglise soit mauvaise, puisqu’elle a toujours été en
avance par rapport aux masses humaines. Cette lenteur prouve plutôt la nouveauté extraordinaire de l’enseignement du Christ. Or, l’Eglise a beau être en avance par rapport à la société, elle
paraît inévitablement en retard si on la compare à ses membres les plus en avance sur leur temps. Quoi de plus naturel ? Tout cela ne l’empêche pas d’être une institution assistée par
Dieu, infaillible sur le plan doctrinal. Notons d’ailleurs qu’en dehors d’elle, il n’y a aucune stabilité dans l’histoire des idées : au mieux, un courant philosophique dure quelques
siècles, et encore n’y parvient-il qu’à travers des modifications importantes de son contenu. Seul l’enseignement de l’Eglise a été parfaitement stable et cohérent pendant deux-mille ans. C’est
là un fait particulièrement impressionnant pour l’historien des idées. Dans Le Philosophe et la Théologie, le grand historien de la philosophie
Etienne Gilson écrit :
Jésus-Christ, une douzaine d'apôtres bientôt rejoints par l'extraordinaire homme de Dieu que fut saint
Paul, c'est dans ce petit groupe qu'il y aura bientôt de cela deux mille ans, jaillit la source du large fleuve de la pensée chrétienne. Les obstacles ne lui ont pas manqué durant ces deux
millénaires, mais rien n'a pu en arrêter le cours. Presque tous, en tout cas les plus dangereux, furent des tentations de la raison, mais jamais les porte-parole de l'Église ne lui ont sacrifié
la foi. Il faut avoir suivi de près les travaux du concile de Nicée pour découvrir la grandeur du spectacle. Arius était un homme raisonnable, il avait le bon sens de son côté, car enfin, comment
ne pas voir que le Fils ne peut pas être l'égal du Père dont il tient l'existence? Humainement parlant, l'Église n'avait d'autre chance de survivre que de se faire arienne, parce que c'était
choisir la voie de la raison. Et, en fait, il s'en fallut de peu que le monde civilisé ne devînt arien. C'est alors que, s'obstinant invinciblement à prendre le parti de la vérité contre le
vraisemblable, l'Église aima mieux courir ce risque terrible que de confier son avenir à la raison de préférence à la foi. Ce n'était là que le premier de tant de grands choix, désapprouvés de la
prudence humaine, où l'Église s'est exposée tout entière au plus grand risque, pour rester fidèle au foyer de vérité dont elle a la garde et qu'elle ne trahit jamais parce que le secret lui en
est infailliblement connu. À elle, à elle seule. L'Église sait qu'en refusant ces tentations de la « vaine philosophie », elle peut subir temporairement des pertes cruelles, mais en y cédant,
elle cesserait d'exister.
On ne voit dans l'histoire aucun cas d'une société spirituelle faite d'hommes unis par le seul amour d'une
vérité commune qui transcende la raison et la maintenant pendant vingt siècles sans jamais la trahir. On cherche non moins vainement un autre exemple d'une foi religieuse alimentant pendant deux
mille ans un flux ininterrompu de spéculation rationnelle et, pour tout dire, de philosophie, tout entière occupée à en définir l'objet, à la défendre contre ses ennemis du dehors, à la munir de
raisons, à conquérir quelque intellection d'un mystère qu'elle s'interdit d'ailleurs d'évacuer. L'admiration saisit devant cette interminable lignée de docteurs de toute origine, se relayant en
quelque sorte au long des siècles, pour maintenir intact l'enseignement d'un homme qui, pendant trois années, prêcha la doctrine du salut à des pauvres et à des simples. Trois ans seulement de
vie publique, et cet immense fleuve de doctrine circulant partout depuis vingt siècles sans jamais permettre aux princes, aux peuples, aux philosophes, bref, à aucune puissance de ce monde, de le
dévier si peu que ce soit de son propre cours. Rien ne peut ici remplacer l'expérience directe et personnelle de cette histoire. Ceux à qui la vie accorde le loisir de l'acquérir savent qu'elle
donne invinciblement l'impression qu'une force plus qu'humaine y est sans cesse à l'oeuvre. Nous en savons au moins un pour qui la seule vue de ces vingt siècles de fécondité doctrinale, que rien
d'humain n'explique, sont par eux-mêmes une preuve manifeste de l'existence d'un Dieu immédiatement présent à son église. Mais peut-être une telle vue de cette histoire présuppose-t-elle une
longue vie passée à l'étudier.
(Etienne GILSON, Le Philosophe et la Théologie, VRIN, 1960, rééd. 2005, p.186-187)
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« L’Eglise a un langage hermétique ; elle ne cherche pas à se faire
comprendre » : c’est une objection naïve au sens où elle suppose une complète ignorance des problèmes théologiques. La théologie est une discipline qui s’appuie sur toutes les
autres, en particulier la philosophie. Depuis 2000 ans, les chrétiens utilisent des concepts philosophiques pour parler de Dieu et pour interpréter les Saintes Ecritures. Au XIIIe siècle à
l’université de Paris, le cursus universitaire d’un moine qui veut devenir maître en théologie commence par quatre ans de logique, se prolonge par six ans de philosophie, et s’achève par dix
ans de théologie. Toute personne qui s’est plongée dans une œuvre de St Thomas ou de Duns Scot, ou même dans un ouvrage scolaire plus récent, sait combien difficiles et subtiles sont les
grandes notions de la théologie chrétienne. En un mot, la théologie est encore plus difficile à vulgariser que la philosophie, parce qu’elle l’inclut sans s’y réduire.
En somme, je crois que Newman a raison : quelques furent dans l’histoire les fautes de ses membres, y compris de ceux qui
appartenaient à sa hiérarchie, l’Eglise catholique n’est pas seulement l’institution la plus combattue, la plus ancienne pourtant, et la plus universelle. C’est aussi l’institution la plus
intelligente et la plus féconde. Les inventions admirables que nous attribuons à la société occidentale n’auraient pas été possibles si le christianisme des pays occidentaux n’avaient pas été
protégé et développé par une Eglise hiérarchisée, seule capable d’éviter les corruptions doctrinales qui le dénaturent.
Quelques conversions célèbres liées à l’Eglise, à sa spiritualité, ou à sa doctrine :
- John-Henry Newman, et environ trois cents intellectuels
anglicans à sa suite après la publication de l’Essai sur le développement de la doctrine chrétienne
(1845). Dans ce livre, Newman montre que l’Eglise catholique de son temps est la seule à être en continuité avec l’Eglise des premiers siècles.
- Louis Bouyer, théologien protestant, devenu ensuite un des
plus grands théologiens catholiques.
- Jacques et Raïssa Maritain se sont convertis après avoir lu
la Somme théologique de St Thomas d’Aquin, où ils ont trouvé la philosophie la plus complète et la plus équilibrée à leurs yeux. Leur professeur
préféré, Henri Bergson, également juif agnostique, s’est converti beaucoup plus tard.
- Henri Bergson s’est converti après avoir remarqué que le
mysticisme chrétien aboutissait à la forme de vie la plus haute : une vie de contemplation qui entraîne une activité extraordinairement féconde, qui se manifeste dans la vie des grands
saints, mais aussi de façon plus globale, au niveau de l’occident tout entier (le christianisme serait à l’origine du développement technique et de l’industrialisme occidental).
- De nombreux intellectuels juifs ont senti que les prophéties
de l’Ancien Testament s’étaient réalisées et que l’Eglise était le nouvel Israël : par exemple Max Scheller, Edith Stein, et d’autres élèves de Husserl.