Vendredi 13 mars 2009
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Voici un extrait du grand historien de la philosophie Etienne Gilson. Il dit que la fécondité intellectuelle de l'Eglise et la stabilité de sa doctrine à travers
2000 ans de débats philosophiques sont des faits uniques dans l'histoire.
Jésus-Christ, une douzaine d'apôtres bientôt rejoints par l'extraordinaire homme de Dieu que fut saint Paul, c'est
dans ce petit groupe qu'il y aura bientôt de cela deux mille ans, jaillit la source du large fleuve de la pensée chrétienne. Les obstacles ne lui ont pas manqué durant ces deux millénaires, mais
rien n'a pu en arrêter le cours. Presque tous, en tout cas les plus dangereux, furent des tentations de la raison, mais jamais les porte-parole de l'Église ne lui ont sacrifié la foi. Il faut
avoir suivi de près les travaux du concile de Nicée pour découvrir la grandeur du spectacle. Arius était un homme raisonnable, il avait le bon sens de son côté, car enfin, comment ne pas voir que
le Fils ne peut pas être l'égal du Père dont il tient l'existence? Humainement parlant, l'Église n'avait d'autre chance de survivre que de se faire arienne, parce que c'était choisir la voie de
la raison. Et, en fait, il s'en fallut de peu que le monde civilisé ne devînt arien. C'est alors que, s'obstinant invinciblement à prendre le parti de la vérité contre le vraisemblable, l'Église
aima mieux courir ce risque terrible que de confier son avenir à la raison de préférence à la foi. Ce n'était là que le premier de tant de grands choix, désapprouvés de la prudence humaine, où
l'Église s'est exposée tout entière au plus grand risque, pour rester fidèle au foyer de vérité dont elle a la garde et qu'elle ne trahit jamais parce que le secret lui en est infailliblement
connu. À elle, à elle seule. L'Église sait qu'en refusant ces tentations de la « vaine philosophie », elle peut subir temporairement des pertes cruelles, mais en y cédant, elle cesserait
d'exister.
On ne voit dans l'histoire aucun cas d'une société spirituelle faite d'hommes unis
par le seul amour d'une vérité commune qui transcende la raison et la maintenant pendant vingt siècles sans jamais la trahir. On cherche non moins vainement un autre exemple d'une foi religieuse
alimentant pendant deux mille ans un flux ininterrompu de spéculation rationnelle et, pour tout dire, de philosophie, tout entière occupée à en définir l'objet, à la défendre contre ses ennemis
du dehors, à la munir de raisons, à conquérir quelque intellection d'un mystère qu'elle s'interdit d'ailleurs d'évacuer. L'admiration saisit devant cette interminable lignée de docteurs de toute
origine, se relayant en quelque sorte au long des siècles, pour maintenir intact l'enseignement d'un homme qui, pendant trois années, prêcha la doctrine du salut à des pauvres et à des simples.
Trois ans seulement de vie publique, et cet immense fleuve de doctrine circulant partout depuis vingt siècles sans jamais permettre aux princes, aux peuples, aux philosophes, bref, à aucune
puissance de ce monde, de le dévier si peu que ce soit de son propre cours. Rien ne peut ici remplacer l'expérience directe et personnelle de cette histoire. Ceux à qui la vie accorde le loisir
de l'acquérir savent qu'elle donne invinciblement l'impression qu'une force plus qu'humaine y est sans cesse à l'oeuvre. Nous en savons au moins un pour qui la seule vue de ces vingt siècles de
fécondité doctrinale, que rien d'humain n'explique, sont par eux-mêmes une preuve manifeste de l'existence d'un Dieu immédiatement présent à son église. Mais peut-être une telle vue de cette
histoire présuppose-t-elle une longue vie passée à l'étudier.
Etienne GILSON, Le Philosophe et la Théologie, VRIN, 1960, rééd. 2005,
p.186-187