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Ce site, rédigé par un jeune enseignant en philosophie, est consacré à la philosophie de la religion et à l'apologétique. Il présente des arguments clairs et quelques explications sur les grands philosophes incontournables dans le débat sur la foi et la raison. Si vous débutez en philosophie, rendez-vous à l'article "notions de base" dans la rubrique "foi, connaissance et raison".

Jeudi 29 janvier 2009 4 29 /01 /Jan /2009 21:35
Exceptionnellement, j'ai envie d'écrire un article sur un sujet d'actualité. Je ne suis pas un grand connaisseur du mouvement lefebvriste, mais je trouve que beaucoup d'articles publiés sur ce sujet sont superficiels et déforment la vérité.
On reproche à Benoït XVI de lever l'excommunication portant sur les quatre évêques de la Fraternité St Pie X fondée par Mgr Lefebvre alors que l'un d'entre eux, Mgr Williamson, a dit qu'il ne croyait pas à l'existence des chambres à gaz. AInsi, dit-on, Benoît XVI aurait réhabilité un évêque négationniste. Il faudrait dire plutôt qu'il a réhabilité un évêque qui se trouve être un négationniste, car son intention n'était évidemment pas de réhabiliter un négationniste, mais de faire un geste fort destiné à éviter que la Fraternité St Pie X se transforme petit à petit en une véritable secte.
C'est jeudi dernier, paraît-il, que Williamson a exprimé son opinion négationniste, alors que la levée de l'excommunication était prévue de longue date. Le pape n'allait donc pas revenir en arrière au dernier moment. Mais surtout, encore une fois, le but du pape est d'éviter que se crée une église parallèle ou une secte. Il pense aux quelques dizaines de milliers de personnes qui appartiennent à la Fraternité St Pie X.

Il ne faut pas être trop sévère à l'égard des membres de ce mouvement. En effet, il est indéniable que pendant les années 60-70, il y a eu une crise de l'Eglise, en particulier du point de vue liturgique. D'un seul coup, la plupart des prêtres ont abandonné la liturgie traditionnelle, qui était belle et priante, pour célébrer la messe d'une manière insipide, voire totalement fantaisiste (certains réécrivaient eux-mêmes le texte de la prière eucharistique, et on expérimentait toutes sortes d'idées farfelues). Les meilleurs théologiens français, qui étaient à l'époque experts aux concile Vatican II et ne s'opposaient pas au concile, ont critiqué très sévèrement ces abus (voir De Lubac, Considérations sur la crise actuelle, Bouyer, La Décomposition du catholicisme, etc.). Les écrivains français et étrangers (Maritain, Borghes, et tant d'autres), les musiciens (Olivier Messiaen, Maurice Duruflé et tant d'autres), une multitude d'intellectuels catholiques (Etienne Gilson, etc.) ont également critiqué les comportements délirants que l'on observait fréquemment dans l'Eglise. La cause de ces excès n'était pas le concile, mais la mentalité progressiste qui régnait pendant les années 60, caractérisée par un besoin de rompre avec le passé, quitte à inventer pour cela les pires absurdités. Face à cette crise, les catholiques de sensibilité traditionnelle mais qui n'avaient pas lu les documents du concile ont cru que l'Eglise officielle approuvait ces excès. Ou bien ils croyaient que le magistère de l'Eglise avait le pouvoir de contrôler la situation et de ramener les progressistes à la raison, et ils lui reprochaient donc de ne pas réagir, et de les approuver secrètement.

Bref, il y a bien des circonstances atténuantes en faveur de la fraternité St Pie X. Cela dit, l'acte de Mgr Lefebvre était injustifiable. Il pensait qu'une mission lui était confiée par Dieu : continuer la Tradition de l'Eglise. Malgré l'interdiction que lui avait imposée Jean-Paul II d'ordonner des évêques (sous peine d'excommunication), Mgr Lefebvre a accompli cet acte de désobéissance après s'être rétracté concernant l'accord qu'il avait signé avec le cardinal Ratzinger. Or il faut savoir que du point de vue catholique, un tel comportement est inacceptable, même en période de crise. Personne ne peut s'envoyer lui-même en mission. Il doit y être envoyé par Dieu, ce qui peut se faire de deux manières : soit par le biais de la hiérarchie, ce qui n'était évidemment pas le cas, soit directement par Dieu, mais dans ce cas, il faut que cette mission soit confirmée par une sainteté manifeste ou des miracles, etc., et même dans ce cas, il faut que la personne en question n'accomplisse pas sa mission en désobéissant. St François d'Assise et Ste Catherine de Sienne ont réformé l'Eglise, mais ils l'ont réformée de l'intérieur : leur sainteté était évidente aux yeux de tous, ils faisaient des miracles, et ils évitaient consicencieusement la désobéissance. Beaucoup de saints ont été traités injustement par la hiérarchie, mais ils n'ont pas désobéi pour autant.

Ce reproche n'est pas de mon invention. St François de Sales lui-même l'adresse auix réformateurs protestants dans sa Lettre ouverte aux protestants (à lire sur JesusMarie.com). Or il s'applique parfaitement à Mgr Lefebvre et à son mouvement, qui a néanmoins souvent accusé Ratzinger d'être un "libre penseur". Libre penseur ? N'oublions pas en effet que Ratzinger a participé activement au concile Vatican II, et qu'il n'avait pas peur des innovations. D'un autre côté, à l'époque du concile, il a émis quelques réserves à propos de certaines formulations des documents conciliaires (par exemple dans Gaudium et Spes). Mais il est ridicule de soupçonner Ratzinger de sympathie à l'égard des idées traditionnalistes et de la liturgie tridentine. Dire cela, c'est ignorer complètement sa pensée. Benoît XVI tient à la nouvelle liturgie, la liturgie Paul VI, mais il aimerait que l'on dise la prière eucharistique face à la croix (donc "dos au peuple") puisque cette prière ne s'adresse pas au peuple mais à Dieu. Il veut aussi qu'on se serve d'avantage du grégorien, par exemple. Mais rien de cela n'est contraire au concile. 
Autre différence entre Ratzinger et les lefebvristes : Ratzinger a toujours cru à la l'utilité de l'oecuménisme, il y a travaillé activement, signant un accord avec les luthériens sur la justification, invitant les patriarches orthodoxes à Rome, etc. Or les traditionnalistes ont toujours été extrêmement méfiants envers l'oecuménisme, qu'ils considèrent comme du syncrétisme ou du relativisme. Autre différence encore : Benoît XVI n'hésite pas à dire aux catholiques d'Europe occidentale qu'ils devront s'habituer à rester minoritaires, alors que beaucoup de traditionnalistes rêvent à l"Occident chrétien", à un système césaro-papiste ou à une monarchie de droit divin.

Mais revenons au grief relatif  à Mgr Williamson. Que se passerait-il si Benoît XVI le maintenait excommunié ? Je pense que ses ouailles le suivraient par solidarité et seraient donc toujours dans le schisme, avec tout ce que cela implique comme ressentiments envers le magistère de l'Eglise.Il faut comprendre que là où il y a schisme, le courant séparé de Rome développe insensiblement une justification ad hoc de sa propre séparation de l'Eglise-mère. Ainsi se constitue une nouvelle théologie, de plus en plus différente de la théologie catholique. Dans le cas des traditionnalistes, cette dérive est limitée par le fait qu'ils se justifient à partir des documents magistériels antérieurs au concile Vatican II. Mais ils appliquent le principe du libre examen dans l'interprétation de ces documents, au lieu de se fier, comme est censé le faire tout catholique, à l'interprétation qu'en donne le magistère actuel de l'Eglise. Cela suffit pour qu'ils développent leur propre théologie. Il faut comprendre également que les schismatiques, parce qu'ils sont exclus de la communion et sont extrêmement minoritaires, ont naturellement tendance à médire du magistère et même à le considérer comme investi par les forces du mal (de même que les protestants ont eu tendance à haïr l'Eglise et à considérer le pape comme l'Antichrist). Plus le temps passe, plus cette tendance se renforce, et plus l'unité devient difficile à réaliser. Petit à petit, cette minorité qui se sent assiégée de tous côtés se coupe intellectuellement du reste du monde : elle cherche à distinguer les "bons" et les "mauvais" livres, elle évite les écoles ou les collèges ordinaires (publics ou privés) pour élever ses enfants dans une doctrine pure et irréprochable à ses yeux. Enfin, les jeunes traditionalistes, qui sont nés après la séparation, ne ressentent pas comme leurs aînés la nécessité de retrouver la pleine communion avec Rome. Ils se sont habitués à cette séparation et peuvent même y trouver une certaine satisfaction, contents d'appartenir à l'élite, au petit reste d'Israël. Bref, ce que je veux dire, c'est que si nous ne donnons pas dès maintenant aux lefebvristes la possibilité d'aimer un peu plus le pape et l'Eglise, puis de s'y fier d'avantage, la fraternité St Pie X risque de devenir une véritable secte, c'est-à-dire un mouvement religieux de plus en plus coupé du monde et de plus en plus malsain. 
Par Héron mélomane - Publié dans : Dogme et théologie
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