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Ce site, rédigé par un jeune enseignant en philosophie, est consacré à la philosophie de la religion et à l'apologétique. Il présente des arguments clairs et quelques explications sur les grands philosophes incontournables dans le débat sur la foi et la raison. Si vous débutez en philosophie, rendez-vous à l'article "notions de base" dans la rubrique "foi, connaissance et raison".

Mardi 24 juin 2008 2 24 /06 /Juin /2008 12:05

La divinité de Jésus

 

  • D’abord, Jésus est le Fils de Dieu, comme l’admettent les Témoins de Jéhovah. Remarquons bien qu’il l’est en un sens tout particulier. Lequel ? Il n’est pas seulement une créature de Dieu. Le prologue de St Jean (Jn 1, 1) dit que « le verbe était Dieu ». Le texte grec est parfaitement clair « και θεος ήν ο λόγος ». Les témoins de Jéhovah traduisent « et le Verbe était de nature divine », en prétendant que cette traduction se fonde sur une connaissance du grec biblique, mais leur argumentation s’arrête là. Ils ne justifient donc pas cette traduction. En réalité, cette phrase est parfaitement claire et ne contient aucune subtilité sémantique ou grammaticale. Si Jean avait voulu dire que Jésus était (seulement) de nature divine, il aurait sans doute utilisé le mot φυσις ou le mot ουσια, mais il n’aurait pas écrit que le Verbe était Dieu (Théos).
  • Dans quatre versets de St Jean, Jésus s’attribue le nom de Dieu « Yahwé » qui veut dire « JE SUIS ». Dans le livre de l’Exode, Dieu se nomme ainsi. Les commentateurs ont toujours compris ce nom comme signifiant que Dieu est l’Etre absolu (voir sur ce point Gilson, Constantes philosophiques de l’Etre, VRIN – le grand historien de la philosophie évoque surtout les réflexions de St Augustin et St Thomas d’Aquin sur ce passage). En Jn 8, 24, Jésus dit « si vous ne croyez pas que JE SUIS, vous mourrez dans vos péchés » (le texte grec porte bien les mots εγω ειμι – pour qui en doute, il n’y a rien d’autre à faire que de consulter l’interlinéaire Grec-Français). Quelques lignes plus bas, au verset 28, « Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, vous reconnaîtrez que JE SUIS » (là encore, on trouve les mots « égo eïmi »). De même, au verset 58 : «  avant qu’Abraham existât, JE SUIS ». Ce dernier verset, la société Watchtower le traduit « avant qu’Abraham existât, j’ai été ». Or le texte grec dit « égo eïmi ». Il s’agit bien du présent. On ne peut pas traduire autrement que par « je suis ». Il est donc clair que Jésus s’attribue le nom divin dans le ch. 8 de St Jean, et cela confirme l’idée qu’au chapitre 1, la bonne traduction est : « et le Verbe était Dieu ». Enfin, lors de son dernier repas, Jésus dit « je vous le dis à présent, avant que l’événement n’arrive, afin que, lorsqu’il arrivera, vous croyiez que JE SUIS ». Là encore, ce sont les mots égo eïmi, et on ne peut pas les traduire autrement que par « je suis ».
     
  • Autres passages déformés par la société Watchtower : Colossiens 1, 15-17, et Philippiens 2, 9. Dans ces deux textes, la traduction du monde nouveau insère le mot « autre » parce que sans cela, le sens du texte implique que Jésus est Dieu : « Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né de toute création ; parce que par son moyen toutes les [autres] choses ont été crées dans les cieux et sur la terre » etc. Et en Philippiens 2, 9 : « C’est pourquoi Dieu l’a élevé à une position supérieure et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout [autre] nom ».
  • En Révélation 22, 12-13, Jésus dit de lui-même : « Je suis l’Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin ». Or le livre d’Isaïe fait aussi allusion à Dieu comme étant le « premier » et le « dernier » : « Voici ce qu’a dit Jéhovah, le Seigneur des armées : « je suis le premier et je suis le dernier, et en dehors de moi il n’y a pas de Dieu » (Isaïe 44, 6). Et : « Ecoute moi, Jacob, Israël que j’ai appelé, c’est moi, moi qui suis le premier et c’est moi aussi le dernier » (Isaïe 48, 12).
  • La croyance à la divinité de Jésus est fondée aussi sur le sens des symboles bibliques. En Mt 8, 23, il apaise la mer et le vent, or chez les Juifs, c’est Dieu qui est le maître des eaux (cf. le passage de la mer des roseaux). La mer, l’eau représente le mal, et le Léviathan, monstre marin, représente le diable. D’où la surprise des apôtres dans ce passage : « Quel est donc celui-ci, que même les vents et la mer lui obéissent ? ». Symboliquement, ce miracle est plus grand que les guérisons ou les multiplications du pain. En Mt 14, 27, Jésus marche sur les eaux. Il domine encore les eaux, les maîtrise. De plus, il dit « n’ayez pas peur, c’est moi », ce qui se dit en hébreu « Yahwé » (Yahwé a deux traductions possibles : « c’est moi » et « je suis »). Ici, il manifeste implicitement sa propre divinité. Dans plusieurs passages comme Mt 9, 15 et Mt 22, Jésus se présente comme l’Epoux. Or dans l’Ancien Testament, l’Epoux est Dieu lui-même (voir Osée, Cantique des cantiques, etc.). Jésus réalise les prophéties dans lesquelles Dieu dit qu’il viendra lui-même pour succéder aux chefs de son peuple : il sera lui-même son chef. Il réalise aussi les prophéties où Dieu annonce qu’il viendra pour faire lui-même le sacrifice (lorsqu’il a été tué, c’est Jésus qui a fait le sacrifice). En Mt 10, 1, il donne à ses disciples le pouvoir d’expulser les démons. Il manifeste encore sa divinité lorsqu’il remet les péchés, car pour les juifs, c’était un privilège de Dieu. Quand il dit « détruisez ce temple, et en trois jours, je le rebâtirai, Jésus parle de son corps, comme le dit l’évangéliste lui-même. Or il ne s’agit pas du temple en un sens large, mais en un sens étroit (le mot grec est Naos et non Hiéron – ce corps est le lieu de la présence divine…).  Il y a bien d'autres arguments pour montrer la divinité de Jésus. Pour plus d'informations, voyez les articles du site v-i-v.free.fr ("Vivre pour la Vérité").
  • En acceptant (contrairement aux Ariens), de considérer Jésus comme un vrai Dieu les Pères de l’Eglise ne se sont pas facilité la tâche. En apparence, leur thèse était source de nombreuses difficultés théologiques. Ils durent travailler avec acharnement pour comprendre comment Jésus pouvait être à la fois vrai Dieu et vrai homme. Leur thèse était difficile à faire passer auprès des païens, des philosophes, etc. La solution de facilité eût été de négliger les symboles bibliques par lesquels Jésus affirme implicitement sa divinité, et de déformer les quelques passages de St Jean où Jésus l’affirme explicitement. C’est ce qu’a fait la société Watchtower…
     
  • La croyance à la Trinité était également difficile à accepter. C’est bien l’étude de la Bible qui a poussé les Pères de l’Eglise à croire à la Trinité, et non une influence païenne, comme le disent les calomnies répandues par la société Watchtower. Pour s’en convaincre, qu’on lise le De Trinitate de St Augustin (il est sur le site www.jesusmarie.com). Toute sa réflexion est fondée sur l’Ecriture. De toute façon, St Jean lui-même n’hésite pas à emprunter une notion à la philosophie païenne. Le Logos (qu’on traduit le Verbe ou la Parole), c’est la raison universelle des stoïciens… Cela n’empêche pas Jean d’être dans la vérité. Les pères de l’Eglise ont remarqué que l’Esprit Saint était systématiquement mentionné après le Père et le Fils (c’est le cas chez St Paul, par exemple). Il est donc mis au même niveau, ce qui suggère qu’il est une personne et une personne de même rang. Jésus nous parle de la mission de l’Esprit qui doit succéder à la sienne. En parlant de l’Esprit Saint, il dit qu’il nous enverra « un autre consolateur », etc. Tout cela suggère qu’il s’agit bien d’une personne. De plus, l’Ecriture en parle comme d’un être qui accomplit des actions, prie, etc. (voir tous les verbes utilisés à propos de l’Esprit Saint). D’autres passages pas toujours clairs peuvent avoir une valeur de confirmation : sous le chêne de Mambré, Abraham reçoit la visite de Dieu lui-même, or Dieu lui apparaît sous la forme de trois personnes (« trois hommes »). L’idée que l’Esprit Saint est une personne vient de la perspicacité des Pères de l’Eglise, qui ont remarqué une multitude de détails de ce genre. Je ne les connais pas tous. Aucun n’est suffisant en lui-même, mais leur accumulation peut avoir la valeur d’une preuve. D’après le père Nicolas, la première raison mentionnée ici était la principale à l’époque patristique (voir J-H. Nicolas, Synthèse dogmatique, éd. Beauchêne).

 


Autres questions et réponses

 



1. Les Témoins de Jéhovah pensent que la date de Noël n’a aucun fondement dans l’Ecriture. Ils ne voient pas que ce fondement se trouve dans le premier chapitre de St Luc.
L’évangéliste nous dit que Zacharie est un prêtre de la classe d’Abia, et que la grossesse d’Elisabeth a commencé juste après qu’il fut allé à Jérusalem pour entrer dans le Saint des Saints. Or nous savons que les différentes classes sacerdotales entraient à tour de rôle dans le Saint des Saint et nous savons à quel moment chacune le faisait. A partir de ces éléments, on peut calculer à quel moment Elisabeth en est à son sixième mois, donc à quel moment elle rencontre Marie (puisque Luc nous dit qu’elle en est à son sixième mois lorsqu’elle rencontre Marie et que celle-ci devient enceinte à son tour). Tout cela permet de savoir que la naissance de Jésus a dû se produire dans les derniers jours de décembre. Il y a d’ailleurs une analogie entre la vision de Daniel et celle de Zacharie. Elles ont lieu à la même heure, dans les mêmes conditions liturgiques (« à l’heure de l’encensement). Chez Daniel, le Messie arrive après 70 semaines (considérées traditionnellement comme des semaines d’années) ; or dans l’évangile de Luc,  il y a 70 semaines entre la vision de Zacharie et la présentation de Jésus au Temple. Au lieu d’accuser les catholiques de ne pas s’appuyer sur l’Ecriture Sainte, les Témoins de Jéhovah feraient bien de lire les Pères de L’Eglise et de s’informer un peu plus. St Jean Chrysostome avait déjà expliqué tout ce qui concerne la date de Noël.

2. Cette attitude est fréquente chez certains protestants : ils accusent l’Eglise d’avoir inventé telle ou telle doctrine qui ne se fonde pas dans l’Ecriture, alors qu’elle s’y trouve bel et bien ; seulement elle n’apparaît pas au premier coup d’œil. Lorsque Calvin accusa l’Eglise d’avoir inventé la doctrine du purgatoire indépendamment de l’Ecriture, St François de Sales répondit en exposant tout un faisceau de preuves. La justification était convaincante, mais indirecte, et c’est pourquoi Calvin ne l’avait pas soupçonnée. De même, après avoir reproché à l'Eglise d'enseigner une doctrine étrangère à l'Eglise primitive, il fut obligé de compter pour rien l’autorité des pères de l’Eglise, parce que plusieurs d'entre eux soutenaient clairement qu'il existe un purgatoire.

3. Le sang ne peut pas être l’âme des animaux
. Si on prend un animal et qu’on sectionne les nerfs de ses pattes sans toucher au reste, elles n’auront plus qu’une vie végétative. Elles auront perdu le mouvement. L’âme (anima en latin) est par définition le principe de vie, c’est-à-dire ce qui anime l’être vivant et ce qui en maintient l’unité, l’organisation. Dans cette expérience, l’âme de l’animal n’anime plus sa patte, puisqu’il est incapable de la mouvoir. Ses cellules se nourrissent encore grâce aux éléments nutritifs apportés par le sang, mais le membre en lui-même, pris comme un tout, n’a plus de vie animale. Il ne lui reste que la vie végétative. A priori, si l’on est matérialiste, on est obligé d’identifier l’âme au centre nerveux. Chez certains animaux, il y une série de centres nerveux (chaîne de ganglions reliés entre eux). On peut diviser un lombric en deux à condition de le couper à peu près au milieu. Dans ce cas, l’âme se divise. Soit l’âme est le centre nerveux lui-même (ou la série de centre nerveux), soit elle est une entité distincte, invisible, et qui est en interaction causale avec le centre nerveux.  En tout cas, l’âme n’est pas le sang lui-même. Les passages de la Bible qui suggèrent cela ne sont donc pas à interpréter de façon littérale, mais figurative (ils signifient que le sang représente la vie). De même, la Genèse n’est pas à lire de façon littérale, sinon nous serions contraints de nier une bonne partie des données de la science moderne (il faudrait croire que la terre ne tourne pas autour du soleil, que son histoire géologique ne s’étale que sur quelques milliers d’années, etc.). Le fait qu’il y ait un passage des Actes des apôtres où ils conseillent aux chrétiens d’Antioche de s’abstenir du sang ne nous dit pas si ce conseil doit être encore suivi à notre époque. Ce conseil n’est pas plus définitif que ceux donnés par Paul aux Corinthiens ; par exemple il dit que les femmes doivent se couvrir les cheveux pour prier. Ce conseil était utile aux Corinthiens compte tenu de leurs mœurs et de leur culture. Mais dans notre culture, il ne paraît plus indigne ou indécent que les femmes aient la tête découverte au moment des offices (voir 1Co 9 à 11. Paul insiste bien sur le fait que ses conseils ne viennent pas directement de Dieu, mais de lui-même éclairé par le Saint Esprit).

4. Le calcul des Témoins de Jéhovah pour arriver à la date de 1914 à partir de la destruction de Jérusalem n’est pas correct
. En effet, Jérusalem n’a pas été détruite en 607 avant JC, mais en 587 av. JC, et le siège de la ville n’avait d’ailleurs commencé qu’en 597. Les historiens sont d’accord là-dessus. Ils ne parlent jamais d’une date aussi lointaine que 607 av. JC. La bonne date, en admettant le reste du calcul, serait donc 1934 ou 1935…De plus, il est plutôt hasardeux d’interpréter littéralement les nombres de l’apocalypse, car leur valeur est généralement symbolique. Au Moyen Age –le fait est bien connu - beaucoup de chrétiens se sont trompés en croyant être arrivés à la fin des temps. Leur erreur était justement de s’en tenir au sens littéral.

5. L’interdiction des images religieuses est inutile dans notre culture
. Les hommes de l’Antiquité avaient tendance à être animistes, donc à prendre les statues ou les images pour de véritables dieux. Au tout début du christianisme, il pouvait être utile de maintenir cette interdiction en certains lieux, et c’est ce qui a été fait puisque Celse entre autres (au IIIe siècle) reproche aux chrétiens de haïr les statues, les autels, etc. Mais maintenant, cette interdiction est inutile. Ajoutons que St Justin (au début du deuxième siècle) et Minucius Félix parlent avec respect de l’image de la croix. Cela suppose premièrement qu’ils ne s’interdisaient pas systématiquement l’utilisation d’images, deuxièmement, que pour eux, Jésus était mort sur une croix. Le terme grec utilisé dans l’Evangile pour parler de la « croix » ne nous renseigne pas sur sa forme. Mais le verbe « staurô » avait bien le sens de « crucifier », comme on le voit déjà chez Polybe (IIe s. av. JC). De toute façon, à moins d’avoir une preuve positive que Jésus n’ait pas été fixé sur une croix proprement dite, nous devons nous fier au témoignage d’auteurs aussi anciens que Justin et Minucius Félix. En histoire, on ne procède pas autrement. Tertullien et St Cyprien évoquent l’image de la croix, et nous savons que dans les synagogues anciennes, il y avait des images représentant des scènes de la Bible. Il est vrai, néanmoins, que les premiers chrétiens avaient probablement hérité du judaïsme une espèce de méfiance par rapport aux images. A propos du supplice de la croix, il faut tenir compte du fait qu’il a continué d’exister jusqu’à Constantin. Jusqu’à cette époque, la croix avait donc quelque chose d’humiliant (cela explique partiellement pourquoi les chrétiens la représentaient rarement). On sait que le symbole de la croix existait à la fois dans le paganisme (par exemple dans le Timée de Platon), et dans le judaïsme. Avant le passage de la mer, les hébreux marquent d’une croix le seuil de leur maison pour être préservés du fléau. Sur les tombes juives, on a retrouvé ce signe qui symbolise la protection de Dieu (tout cela est expliqué par le pape lui-même dans l’Esprit de la liturgie). Dans leur livret intitulé « Qu’enseigne réellement la Bible ? » (p. 205), les témoins de Jéhovah citent cette phrase de la New Catholic Encyclopedia : « on trouve la croix tant dans les cultures préchrétiennes que non-chrétiennes ». Pour être honnêtes, ils auraient dû expliquer que l’adjectif « préchrétien » renvoie au judaïsme…

6. Les Témoins de Jéhovah argumentent contre l’Eglise en lui reprochant d’avoir conservé certaines coutumes païennes. Cet argument n’a aucune valeur ; ce n’est pas parce qu’une coutume est d’origine païenne qu’elle est mauvaise. C’est le raisonnement inverse qui est valable : si une coutume est mauvaise, elle ne peut pas venir de Dieu, donc elle ne peut venir de la Révélation bien comprise. Sur ce point, lisez le texte de Newman ci-dessous.





Les origines païennes de plusieurs coutumes juives et chrétiennes

(extrait de Newman, Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, 1845)

 

 

«Le fait, admis de tous, est celui-ci: une grande partie de ce qui est généralement reçu comme vérité chrétienne, dans ses rudiments comme dans ses parties séparées, se trouve dans les philosophies et les religions païennes. Par exemple, la doctrine d'une trinité se retrouve aussi bien en Orient qu'en Occident; de même la cérémonie du baptême, de même le rite du sacrifice. Le dogme du « logos » divin est platonicien; celui de l'incarnation vient de l'Inde; celui d'un royaume de Dieu est juif; le culte des anges et des dé­mons vient des mages ; la relation du péché au corps, du gnosticisme; le célibat est connu des bonzes et des talapoins; l'ordre sacerdotal est d'origine égyptienne; l'idée d'une nouvelle naissance se trouve en Chine et à Éleusis; la croyance à la vertu sacramentelle est pythagoricienne; et les honneurs rendus aux morts sont du polythéisme. Voilà, en gros, comment les faits se présentent à nous. M. Milman en conclut: «Tout cela est dans le paganisme, donc ce n'est pas chré­tien' »; je préfère dire au contraire: «Tout cela est dans le christianisme, donc ce n'est pas païen. » En d'autres termes, je préfère dire, et je pense que l'Écri­ture confirme cette manière de parler, que dès l'ori­gine, la Providence a disséminé au loin sur toute la terre les semences de la vérité; qu'elles ont diversement pris racine et poussé comme dans le désert, pousses sauvages sans doute, mais vivantes; par suite, de même que les animaux inférieurs portent des signes de la présence en eux d'un principe immatériel, qui cepen­dant ne mérite pas le nom d'âme, de même les philo­sophies et les religions humaines tirent leur vie de certaines idées vraies et ne sont pourtant pas directement divines. Ce que l'homme est au milieu du règne animal, l'Eglise l'est parmi les écoles du monde; et comme Adam a donné des noms aux animaux qui l'environnaient, ainsi l'Eglise a tout d'abord jeté les yeux autour d'elle sur la terre, notant et examinant les doctrines qu'elle y trouvait. Elle a commencé en Chal­dée, puis a séjourné au milieu des Cananéens, est descendue en Égypte, a traversé l'Arabie pour s'in­staller dans sa propre terre. Elle a dû s'affronter aux marchands de Tyr, à la sagesse de l'Orient, aux plaisirs de Saba. Elle a été déportée à Babylone et s'est rendue jusqu'aux écoles de la Grèce. Partout où elle est allée, dans l'épreuve comme dans le triomphe, toujours elle restait un esprit vivant, l'esprit et la voix du Très-Haut, « assise au milieu des docteurs, les écoutant et leur posant des questions 2 », réclamant comme sien ce qu'ils disaient de juste, corrigeant leurs erreurs, suppléant à leurs lacunes, complétant leurs ébauches, développant leurs conjectures, et ainsi, par leur utilisation, élargissant l'ordonnance et raffinant le sens de son propre enseignement.

 

1.        Allusion à MILMAN, View of Christianity, mentionné plus haut.

2.        Allusion à Lc, II, 46.

 

Nous sommes donc bien loin d'accorder un moindre crédit à son Symbole parce qu'il ressemble à d'autres théologies. Nous tenons au contraire que la voie par­ticulière qu'a choisie la Providence pour nous com­muniquer la connaissance divine a été de donner à l'Église le pouvoir de tirer du monde et de recueillir en un tout cette connaissance. En ce sens, comme en d'autres, « elle suce le lait des gentils et le sein des rois 1 ».

 

1. Is., LX, 16.

 

Jusqu'où sont allés ces emprunts, c'est une ques­tion d'histoire; et nous croyons qu'ils ont été fortement exagérés et déformés récemment par ceux qui, comme M. Milman, ont vu dans ce fait une objection contre la doctrine catholique; mais nous n'y trouvons aucune difficulté a priori. Nous reconnaîtrions volon­tiers, pourvu qu'on en fasse une question de fait et non de théorie, que Balaam était un sage de l'Orient, que la Sibylle était inspirée, que Salomon s'est instruit auprès des fils de Mahol, ou que Moïse fut l'élève des prêtres d'Égypte. Nous ne nous alarmons pas d'ap­prendre que la doctrine des armées angéliques vient de Babylone, nous qui savons que ces anges ont chanté le soir de Noël; ni de rencontrer chez Philon la vision d'un médiateur, si le vrai médiateur est réellement mort pour nous sur le Calvaire. Et nous ne craignons pas de concéder que même après sa venue, l'Eglise a été la maison du trésor, qui produisait des choses anciennes et des choses nouvelles, qui jetait au feu de ses fondeurs l'or des tributaires et qui imprimait de plus en plus profondément sur sa monnaie, à mesure que le temps le demandait, l'image de son Maître.

La distinction entre ces deux théories est claire et patente. Selon les partisans de l'une, la Révélation a été un acte simple, complet, solitaire ou presque, pour communiquer un certain message. Tandis que nous, qui soutenons l'autre, nous constatons que l'enseignement divin a été en fait, comme nous devions nous y attendre selon l'analogie de la nature, varié, complexe, progressif et se complétant peu à peu « en des temps différents et en diverses manières 1 ». Nous remarquons que la doctrine chrétienne, si on la soumet à l'analyse, apparaît, comme son cadre humain, « étonnamment et merveilleusement construite 2 ». Eux, au contraire, y voient comme un dogme unique, ou des principes donnés une fois pour toutes dans leur plénitude, sans accroissement progressif avant la venue du Christ, ni élucidation après. Ils rejettent tout ce qui se trouve aussi chez les pharisiens ou chez les païens; pour nous, nous concevons que l'Eglise, comme la verge d'Aaron, a dévoré les serpents des magiciens. Ils sont en quête d'une fictive simplicité primitive, nous sommes en repos dans la plénitude catholique. Ils cherchent ce qui n'a jamais été trouvé; nous acceptons et nous uti­lisons ce qu'eux-mêmes reconnaissent être substantiel. Ils sont poussés à soutenir, de leur côté, que la doctrine de l'Église n'a jamais été pure; nous disons qu'elle ne peut jamais se corrompre. Pour nous, une promesse divine garde l'Eglise catholique de toute corruption doctrinale; mais sur quelle promesse ou quel encouragement ils peuvent faire fond pour re­chercher leur pureté imaginaire, personne ne le voit ».

 

1. Hébr., 1, 1.

2. Ps. 139, 14.

 

 

Par Héron mélomane - Publié dans : Dogme et théologie
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