Jeudi 13 mars 2008
4
13
/03
/2008
13:38
Louis Bouyer, prêtre de l'Oratoire, expert au concile Vatican II, est un des principaux théologiens français de
l'époque du concile. Il a écrit un petit livre passionnant intitulé Architecture et Liturgie (1967). Ratzinger le cite dans l'Esrpit de la liturgie (2000). En le lisant, on découvre
l'organisation des lieux et des objets liturgiques à l'intérieur du temple, de la synagogue, puis des églises syriennes, romaines, byzantines, et occidentales. Dans le dernier chapitre, Bouyer
dégage quelques principes généraux pour la construction des nouvelles églises et l'utilisation des églises déjà construites. On est surpris de voir comment Bouyer conçoit la liturgie participative.
Son idée de la liturgie participative (comme celle d'autres théologiens du concile) est à mille lieux de celle qui est actuellement répandue dans beaucoup d'esprits. Participer, c'est prier,
donc aussi s'incliner et se mettre à genoux quand il convient, et ne pas regarder passivement le prêtre comme si la messe était une sorte de spectacle. Pour faciliter la participation des fidèles,
Bouyer propose ceci :
- il faut que la communauté ne soit pas refermée sur elle-même, mais orientée vers un côté de l'église où se trouve la croix et une image (fresque, mosaïque, vitrail, etc.) donnant
une dimension cosmique ou supracosmique à la liturgie.
- il est bon que le prêtre dise la prière eucharistique dans cette direction, et par conséquent "dos au peuple". Cette orientation de l'assemblée et du célébrant existe dans toutes les liturgies
catholiques et orthodoxes ; elle manifeste l'espérance chrétienne et l'attente de la parousie. Dans cette position, le prêtre invite les fidèles à se tourner vers un au-delà (au-delà de la
communauté chrétienne rassemblée dans l'église)*.
- Cependant, il faut que le prêtre ne soit jamais trop loin des fidèles. Dans les églises occidentales, l'autel ne ressemble pas assez à une table ; de plus, il est souvent trop loin des
fidèles, ce qui donne l'impression que seule une petite élite de clercs participe vraiment à la liturgie. Le choeur pourrait être en plein milieu de l'assemblée, et l'autel (séparé du
choeur) se trouverait plus au fond, séparé par quelques marches de la nef, mais pas trop loin des fidèles. Pendant la liturgie de la parole, le prêtre est face au peuple et au milieu des fidèles ;
puis il se déplace jusqu'à l'autel pour la prière eucharistique, qu'il prononce "dos au peuple", c'est-à-dire face à la croix.
Or, même pendant cette partie de la messe, le célébrant ne doit pas être éloigné des fidèles, sinon on retrouve l'héritage le plus criticable du Moyen-Age occidental : la cléricalisation de la
liturgie.
- Pour que les fidèles participent pleinement à la liturgie, l'idéal serait de supprimer les bancs, en gardant seulement quelques chaises pour les personnes âgées ou fatiguées. Chez les
orthodoxes, il n'y a pas de bancs, et cela contribue beaucoup à l'impression de participation intense que l'on ressent dans les liturgies orientales. Les fidèles sont debout ou à genoux selon les
moments, mais jamais assis et "coincés" entre les bancs ; il se déplacent d'un endroit à l'autre en suivant le prêtre et les ministres. En occident, d'ailleurs, les bancs n'existaient pas avant le
XVIe siècle.
L'autel "face-au-peuple"
La position face au peuple a existé dans les basiliques romaines, mais elle n'a jamais eu le sens qu'on se plaît à imaginer. L'autel se trouvait soit au fond de l'église, soit au milieu, dans
la nef. Dans le second cas, le prêtre se trouvait face à une partie des fidèles au moment de l'eucharistie, mais une autre partie des fidèles se trouvait derrière lui. Plus tard, il y eut des
églises de Rome où le célébrant était vraiment face au peuple.
L'évolution des pratiques n'étaient pas nécessairement la même dans tous les cas. A St Pierre, l’autel était d’abord au milieu (et
le célébrant était face à l’est, au soleil levant, symbole du Christ, donc face à la grande porte), puis il fut déplacé pour être mis au-dessus du tombeau de St Pierre, donc au fond. Par
conséquent, au lieu d’avoir la moitié de l’assemblée derrière lui, le célébrant se trouvait face à toute l’assemblée. Dans le passage cité ci-dessous, Bouyer prend un autre exemple, celui de Ste
Marie Majeure, où l’origine de la célébration face au peuple est toute autre. Cette pratique avait donc des causes différentes selon les endroits. Mais, insiste Bouyer, jamais la messe
face-au-peuple n'a eu le sens qu'on lui donne actuellement :
(...) Le Liber pontificalis nous dit que,
deux siècles après saint Grégoire, le pape Pascal Ier, à Sainte-Marie-Majeure, avait toujours son siège au milieu de la nef, les hommes étant devant lui et les femmes derrière lui, l'autel
demeurant au fond. Ce qui lui fit, là aussi, placer le trône pontifical pour le transférer dans l'abside, derrière l'autel, ce fut, nous dit-on son mécontentement d'entendre les femmes faire des
remarques sur ce qu'il disait à ses diacres. Tous ces faits - et ce sont là tous les faits que nous avons concernant l'origine de l'autel « face au peuple » - montrent que la disposition rendue
célèbre par Saint-Pierre de Rome, et la plus grande partie des autres basiliques romaines qui ont suivi son exemple, remonte sans aucun doute à une grande antiquité et s'autorise d'une longue
pratique des papes. Mais ils montrent non moins clairement qu'on en est arrivé là par toute une série d'évolutions qui ne correspondent guère à ce que bien des gens aiment à imaginer aujourd'hui.
Ce qui est plus important, c'est que l'origine de l'autel « face au peuple » n'a peu ou rien à voir avec le sens qu'on lui a attribué aux temps modernes.
Loin d'être primitif, l'usage d'un autel « face au peuple » est tout d'abord le produit
relativement récent (il n'est pas antérieur au Ve siècle) d'une évolution assez complexe. Tout ce que nous savons de la célébration primitive ou de la célébration qui s'organisa à l'époque
constantinienne indique un autel situé soit au fond de l'édifice, soit au milieu de la nef. Dans le premier cas, personne ne pouvait se trouver en face du célébrant. Dans le second cas, il n'y
avait qu'une partie de l'assistance à se trouver en face de lui, et elle semble n'avoir été composée que des femmes.
L'idée qu'une célébration face au peuple ait pu être une célébration primitive, et en
particulier celle de la Cène, n'a d'autre fondement qu'une conception erronée de ce que pouvait être un repas dans l'antiquité, qu'il fût chrétien ou non. Dans aucun repas du début de l'ère
chrétienne, le président d'une assemblée de convives ne faisait face aux autres participants. Ils étaient tous, ou allongés, sur le côté convexe d'une table en forme de sigma, ou d'une table qui
avait en gros la forme d'un fer à cheval. L'autre côté était toujours laissé libre pour le service. Donc nulle part, dans l'antiquité chrétienne, n'aurait pu survenir l'idée de se mettre « face
au peuple » pour présider un repas. Le caractère communautaire du repas était accentué bien plutôt par la disposition contraire : le fait que tous les participants se trouvaient du même côté de
la table.
Louis Bouyer, Architecture et Liturgie (1967), p. 48-49.
A lire Bouyer, les raisons de la célébration face-au-peuple pouvaient varier. Il est possible que cette raison ait joué, mais ce n'est pas la seule, apparemment. Notons aussi qu'il ne s'agit pas de la messe face à toute l'assemblée, du moins au début, c'est-à-dire à l'époque constantinienne. Le célébrant se trouve face à une partie de l'assemblée lorsque l'autel est en plein milieu de l'église. Cependant, à St Pierre, l'autel ayant été déplacé pour être mis au dessus du tombeau de St Pierre, il s'est trouvé placé de telle sorte que si tous les fidèles sont dans la nef (immense !), il est face à eux.