
Ce site, rédigé par un professeur de philosophie, est consacré à la philosophie de la religion et à l'apologétique. Il présente des arguments clairs et quelques explications sur les grands philosophes incontournables dans le débat sur la foi et la raison. Si vous débutez en philosophie, rendez-vous à l'article "notions de base" dans la rubrique "foi, connaissance et raison".
On le dit souvent, surtout depuis les années 90 : beaucoup
de chrétiens ne se satisfont pas de la liturgie romaine telle qu'elle est pratiquée actuellement dans la plupart des paroisses. Il y a un gouffre entre la réforme modérée proposée par le concile
Vatican II, et les habitudes prises dans la quasi totalité des paroisses et des mouvements d'Eglise.
En 2000, lorsqu'il était encore cardinal, Ratzinger a écrit un livre intitulé L'Esprit de la Liturgie, dans lequel il propose une réflexion de fond sur la signification des gestes, des
prières et des parties de la messe, dans le but de corriger les excès nés dans l'ambiance fébrile des années 70. Pendant les années, 90, les idées de Ratzinger se sont diffusées aux Etats-Unis et
ont suscité de nombreux débats, mais en France, elles sont moins connues malgré Sacramentum caritatis et le Motu proprio.
Il est assez amusant, d'ailleurs, de voir comme les journalistes s'emmêlent les pinceaux : ils opposent la messe Paul VI à la messe en latin, mais la messe Paul VI peut être dite en latin ! Ce
qui distingue la messe tridentine ( = d'avant le concile) de la messe Paul VI, ce n'est ni le latin, ni le grégorien, ni même le fait que le prêtre soit "dos au peuple", c'est-à-dire face à la
croix. Ce qui les distingue, c'est principalement leur structure. Par exemple, il n'y a plus de Benedictus dans la messe Paul VI, ni le Prologue de St Jean tout à la fin. En
revanche, elle contient une nouvelle prière : l'anamnèse.
Je me propose de résumer ici les propositions faites par Ratzinger et par beaucoup de catholiques qui ne sont ni lefevristes, ni traditionnalistes, mais simplement désireux que la liturgie
romaine soit belle et priante.
1°) Il faut célébrer la messe face à la croix (face à l'abside). Pourquoi ? Pendant la prière eucharistique, le prêtre ne s'adresse pas à l'assemblée, mais à Dieu. Il réitère le
sacrifice du Christ. C'est pourquoi il prie avec l'assemblée, et tous sont tournés vers la croix posée sur le maître autel. De plus, traditionnellement, les églises sont tournées vers l'est, le
soleil levant symbolisant le Christ ressuscité. D'un point de vue symbolique, il n'y a aucune raison de dire cette prière face à l'assemblée. J'ajoute qu'il est très difficile de prier, à ce
moment de la messe, en voyant le célébrant en face de soi. Ceux qui ont participé à de "vraies" messe Paul VI ont pu apprécier la différence. A St Pierre de Rome, le célébrant est face à
l'assemblée, mais pour une raison accidentelle : le tombeau de St Pierre, sur lequel a été édifiée la basilique, est à l'ouest de Rome. Pour que l'entrée de la basilique soit du côté de la ville,
il fallait donc que l'abside soit tournée vers l'ouest, et comme la tradition veut que le célébrant se tourne vers l'est, il se trouve ainsi face à l'assemblée.
Après le concile, on a pris l'habitude de célébrer face à l'assemblée, mais souvent pour se rapprocher des protestants. C'est oublier que la liturgie fonctionne tout autrement chez eux, et
consiste essentiellement en une liturgie de la parole (centrée sur la Bible et la prédication).
2°) Il n'est pas nécessaire cependant d'éliminer tous les autels qui ont été rajoutés dans le choeur après le concile. D'après Ratzinger, là où l'autel est trop loin de
l'assemblée, il vaut mieux célébrer la messe sur le nouvel autel. Symboliquement, c'est meilleur, car il se situe plus près du centre de l'église. Ceci est donc à déterminer au cas par cas, et
Benoît XVI a décidé récemment d'enlever le nouvel autel de la chapelle sixtine pour des raisons à la fois artistiques et liturgiques (il est vrai que dans une chapelle, on n'est jamais très loin
de l'assemblée).
3°) Il faut accorder une place beaucoup plus grande au chant grégorien, à la fois pour avoir un répertoire commun (fort utile dans toutes les cérémonies internationales,
désormais fréquentes), et en raison de la qualité exceptionnelle du chant grégorien aux points de vue musical, poétique, et liturgique. Les mélomanes et les "lettrés" sont d'accord...
4°) Il faut prier d'avantage avec son corps, non en dansant autour de l'autel, mais en utilisant les gestes traditionnels de la liturgie, dont la signification est claire et
objective : on s'incline profondément en se frappant la poitrine au moment du "je confesse à Dieu" (sur les mots "oui, j'ai vraiment péché") ; on reste à genoux en signe d'adoration
entre le sanctus et la fin de la doxologie ; on s'incline profondément (éventuellement en s'agenouillant) et en se frappant la poitrine sur les mots "Seigneur, je ne suis pas digne...), on
s'incline pendant le Credo sur les mots "et incarnatus est", etc.
5°) Il faut être capable de célébrer la messe (Paul VI) en latin, et recourir au latin lors des cérémonies internationales.
6°) La messe n'est pas un cours de catéchisme, c'est pourquoi il est inutile d'accompagner chaque geste liturgique d'un commentaire explicatif. Les
néophytes n'ont pas besoin de tout comprendre dès la première messe (c'est d'ailleurs impossible), mais plutôt de voir une vraie liturgie et d'être touchée par sa beauté.
7°) Ratzinger propose de réfléchir sur le moment opportun pour le geste de paix. Actuellement, nous passons sans transition des poignées de main chaleureuses à la contemplation
de l'Agneau immolé dans la prière de l'Agnus Dei, ce qui est assez étrange. Dans la liturgie zaïroise, le geste de paix a lieu à l'offertoire. Ratzinger se demande donc s'il ne faut pas déplacer
le geste de paix. Le débat est ouvert, et rien de précis n'est fixé pour l'instant.
Si vous voulez voir une "vraie" messe Paul VI, sachez que ça existe : par exemple, en Autriche, en Europe de l'est, à Kergonan (en particulier chez les soeurs, où la messe est célébrée face à la
croix).
Je connais un certain nombre de jeunes prêtres et de séminaristes qui rêvent de célébrer la messe dans le bon sens. Du côté des laïcs, surtout les jeunes, beaucoup en ont assez de voir une église
complexée et incapable d'offrir une liturgie vraiment belle. Les artistes et les intellectuels, les orthodoxes, les protestants, les traditionnalistes critiquent la "nullité esthétique"
(dixit un ami athée) de la liturgie catholique. On vante la beauté des rites orthodoxes. Qu'attendons-nous pour les imiter (mais à notre manière) dans l'attachement à la belle liturgie
?
Quand au "sens" de la célébration, on peut aussi distinguer deux temps différents dans la célébration de la Messe : les temps des deux tables : celle de la Parole et celle de l'Eucharistie.
Dans le temps de la Parole, le Christ est présent dans l'assemblée par le fait même qu'elle est assemblée en son nom et parce que sa Parole résonne à nos oreilles. C'est pourquoi dans cette partie de la Messe il n'est pas inopportun que le prêtre soit "face aux fidèles" : c'est lui qui sera le principal enseignant, lisant l'Evangile et commentant la Parole en l'actualisant lors de l'homélie.
En revanche pour les prières et lors de la deuxième partie de la Messe, alors effectivement, je crois que la portée de l'action serait plus grande si le prêtre et les fidèles étaient trounés ensemble vers l'autel.
Un dernier point . Vous écrivez : "D'un point de vue symbolique, il n'y a aucune raison de dire cette prière face à l'assemblée". Je ne suis pas vraiment d'accord. Le prêtre agissant en tant que Christ-tête, cette manière de faire valorise cet aspect me semble-t-il.
Quand je parle de la prière "dos au peuple", je pense à la prière eucharistique et non à la liturgie de la parole. Nous sommes donc d'accord.
Quant à l'autre point, vous avez raison de dire qu'on peut trouver une justification symbolique au fait de dire la prière eucharistique face au peuple. Tout le problème est de savoir quelle est la pratique qui a plus de sens et qui aide le plus à prier et à entrer dans le mystère de l'eucharistie : celle de la prière face-au-peuple, ou celle de la prière dos-au-peuple ? La justification la plus souvent invoquée dit que l'eucharistie est un banquet, un repas, mais Ratzinger l'écarte comme trop superficielle.
Louis Bouyer, dans Architecture et Liturgie, dit qu'en se déplaçant et en se tournant vers la croix au moment de la prière eucharistique, le prêtre invite toute l'assemblée à s'associer à sa prière, et est comme le grand prêtre qui entre dans le Saint des saints, ou quelque chose du genre. Je pense qu'il y a plus de raisons symboliques pour dire la prière eucharistique face à la croix que face au peuple. En outre, je constate qu'il est difficile de prier quand on voit le prêtre en face de soi (alors qu'il s'adresse à Dieu) et qu'on peut observer les moindres expressions de son visages. Je constate aussi que la position face au peuple incite le prêtre à être en représentation, à ajouter paroles à paroles, etc.
Je pense qu'il faut tenir compte des arguments théoriques (liées aux symboles), mais aussi à cette question de fait : quelle est la pratique qui aide le plus à vivre l'eucharistie ?