(Nota bene : pour le lecteur pressé, j'ai mis souligné quelques passages. Note de Héron).
John Henry NEWMAN, Essai sur le développement de la
doctrine chrétienne,
deuxième partie, ch. VII, éd. Desclée de Brouwer, p. 407.
4. L'ÉCRITURE ET SON INTERPRÉTATION MYSTIQUE
(...) Le fait
que Théodore de Mopsueste ne reconnaît que le sens littéral de la sainte Écriture et rejette toute
interprétation mystique, nous amène à regarder cette dernière comme l'une des conditions, l'un des principes
caractéristiques sur lesquels s'est toujours guidé l'enseignement de l'Eglise. C'est ainsi qu'elle s'est
développée, comme nous l'avons remarqué en passant, sous la forme d'une Eglise catholique, puis d'une Eglise papale. Or ce qu'on invoque comme la règle que le développement devait suivre dans
tous les cas, c'est bien l'Ecriture, mais l'Ecriture interprétée dans un sens mystique. Sans doute, au début, on se confina illogiquement, pour certains textes, dans le sens littéral; et c'est
ainsi qu'on attendit un Millenium.
Mais la suite même des événements, au cours du temps, donna une interprétation plus vraie des prophéties
sur l'Eglise, d'abord en ce qui concerne sa prérogativede conquérirl'orbis terrarum, ensuite pour appuyer les prétentions du Siège de Pierre. Ce n'est là qu'un des
exemples d'une certaine loi de l'enseignement chrétien, savoir: la référence perpétuelle à l'Ecriture, et spécialement à son sens mystique 1.
Ce trait caractéristique deviendra pour nous de plus en plus
manifeste, à mesure que nous l'examinerons de plus près. Dans
chaque siècle, les théologiens de l'Église s'attachent à se régler sur l'Ecriture, à y faire appel pour prouver leurs conclusions, à se conformer à ses pensées et à son langage pour exhorter et
enseigner. On peut dire que l'Ecriture est le milieu au sein duquel l'esprit de l'Eglise a déployé son énergie et s'est développé 1.
Quand saint Méthode veut faire prévaloir la doctrine des voeux du célibat, il se réfère au livre des Nombres; et quand saint Irénée proclame
la dignité de la Sainte Vierge, c'est en comparant l'évangile de saint Luc et la Genèse. Saint Cyprien, dans ses Témoignages,
fonde les prérogatives du martyre, comme d'ailleurs tout le cycle de la doctrine chrétienne, sur les affirmations de certains textes; et quand, dans sa lettre à Antonien, il semble faire allusion au purgatoire, c'est en se référant aux paroles de Notre-Seigneur
sur « la prison » ou « le paiement jusqu'au dernier sou 2 ». Saint Ignace exhorte à l'unité
en s'appuyant sur l'autorité de saint Paul ; et il cite saint Luc contre les docètes de
son temps. Nous avons un premier exemple de cette loi dans l'épître de saint Polycarpe, et un dernier dans les oeuvres de dévotion de saint Alphonse de Liguori. Saint Cyprien,
saint
Ambroise, saint Bède, saint Bernard, saint Charles, ou des ouvrages populaires comme le Paradis de l'âme d'Horstius 1,sont
des spécimens d'une règle trop manifeste pour avoir besoin de preuve formelle. On la trouve appliquée dans les décisions théologiques
de saint Athanase au Ivesiècle et de saint Thomas
au XIIIe; dans la structure du
droit canon et dans les bulles et les lettres des papes. On en voit un exemple dans cette opinion qui a longtemps prévalu dans l'Église, et que les philosophes d'aujourd'hui ne manquent pas de
nous rappeler, que toute vérité, toute science, doit être tirée du Livre inspiré. Et elle est aussi explicitement reconnue par les écrivains de la Compagnie de Jésus que copieusement appliquée
par les Pères anténicéens.
3
« Les Écritures sont appelées canoniques, dit Salmeron, comme ayant été reçues et
insérées par l'Eglise dans le canon des Livres sacrés. On les appelle ainsi parce qu'elles sont pour nous une règle de
sainte croyance et de bonne conduite, et aussi parce qu'elles doivent régler et mesurer toutes les autres doctrines, lois et écrits,
qu'ils soient ecclésiastiques, apocryphes ou purement humains; car ils ne sont acceptés qu'autant qu'ils s'accordent avec les saintes
Écritures, ou du moins qu'ils ne les contredisent pas; mais nous les rejetons et les réprouvons dans la mesure où ils s'en
séparent, même de la manière la plus légère. » Et encore: « Le sujet de la sainte
Écriture est simplement de traiter du Dieu-homme, ou de l'Homme-Dieu, le Christ Jésus, non seulement dans le Nouveau
Testament, ce qui est évident, mais aussi dans l'Ancien. Car l'Ecriture n'a
pas d'autre contenu que des préceptes
sur la croyance et la conduite, la foi et les oeuvres, la fin et les moyens d'y parvenir, le Créateur et la créature, l'amour de Dieu et du
prochain, la création et la rédemption; or puisque tout cela nous le trouvons dans le Christ, il s'ensuit que le Christ est le sujet propre des Ecritures canoniques. Car toutes les
matières de foi, qu'elles concernent le Créateur ou lescréatures,
sont récapitulées en Jésus, que chaque hérésie renie, suivant ce texte: «Tout esprit qui rejette (solvit) Jésus n'est pas de Dieu. » En effet, comme homme il est uni à la divinité, et
comme Dieu à l'humanité, uni au Père parce qu'il est engendré, à l'Esprit Saint qui procède à la fois du Père et du Fils, à Marie sa très sainte Mère, à l'Eglise, aux Ecritures, aux sacrements, aux saints, aux anges, aux bienheureux, à la grâce divine, à l'autorité et aux
ministres de l'Eglise: de sorte qu'il est vrai de dire que toute hérésie rejette Jésus. » Ailleurs encore : « La sainte Écriture est arrangée et composée de telle sorte par le Saint Esprit,
qu'elle convient à tous les lieux, temps et personnes, aux difficultés, dangers et maladies, à l'expulsion du mal et à l'obtention du
bien, à l'extirpation des erreurs et à l'établissement des doctrines, au raffermissement des vertus et à l'éloignement du
vice. Aussi est-elle justement comparée par saint Basile à un dispensaire qui fournit des remèdes divers pour chaque maladie. C'est d'elle que l'Eglise a tiré sa fermeté et sa force au temps des
martyrs; sa sagesse et la lumière de la connaissance au temps des Pères; au temps des hérétiques, les moyens de renverser l'erreur; en temps de prospérité, l'humilité et la modération; la
ferveur et l'activité aux époques de tiédeur; et dans les temps de dépravation, où croissaient les abus, la puissance de réformer les habitudes de corruption et de revenir à son premier état
2.»
1.I Jn, Iv, 3.
2.Alph. SALMERON, S. J.,
Commentarii in Evangelicam Historiam, 12 vol., 1601, réédité en 16 vol. en 1604, vol. I, p. 4, 5 et 9.
« La sainte Écriture, dit Corneille de la Pierre, renferme les commencements de toute théologie. Car la théologie n'est pas autre chose que la science des conclusions tirées des principes certains de la foi: elle
est donc, de toutes les sciences, la plus auguste aussibien que la plus certaine. Mais les principes de la foiet la foi elle-même sont contenus dans l'Ecriture; d'oùil suit évidemment que la sainte Écriture pose les principes de théologie selon
lesquels le théologien conçoit ses démonstrations par le raisonnement de l'esprit. Celui-là donc qui croit
pouvoir rompre les attaches dela théologie scolastique avec une étude commentée de la sainte Écriture, est un homme qui attend la naissance d'une progéniture sans mère. » Et ailleurs : « Quel est le sujet
de l'Ecriture? Dois-je le dire d'un mot? Son objet estde omni scibile; elle embrasse dans
son sein toutes les études, tout ce que l'on peut connaître; aussi, c'est une sorte d'université des
sciences, qui les renferme toutes ou,formaliter ou eminenter1. »
Je ne sache pas non plus que les théologiens post-tridentins nient que la foi catholique tout entière
puisse être prouvée par les Ecritures, - quoiqu'ils soutiendraient certainement qu'il ne suffit pas de la lire en surface; et ils n'admettraient pas
davantage que l'on puisse tout tirer de l'Ecriture sans l'aide de la tradition.
5
Telle a été la doctrine de tous les siècles de l'Église, comme le montre la répugnance de
ses docteurs à se confiner dans l'interprétation purement littérale de l'Écriture. Leur méthode de preuve la plus subtile et la plus puissante, dans les
temps anciens comme dansles temps modernes, c'est le sens mystique, et dans lescontroverses dogmatiques il
est si souvent invoqué qu'il en arrive parfois à supplanter tout autre.C'est ainsi que le
concile de Trente rappelle l'offrande pacifique dont il est question dans Malachie1,pour prouver que l'Eucharistie est un sacrifice; dans ses avis sur le mélange d'eau et de vin à l'offertoire, il rappelle l'eau
et le sang qui coulèrent du côté de Notre Seigneur et mentionne les « eaux » de l'Apocalypse 2.Bellarmin justifie le célibat monastique par les paroles de Notre-Seigneur en Matth. XIX
3 et renvoie au psaume « Nous allâmes à travers l'eau et le
feu 4 », comme argument en faveur du purgatoire. Et l'on voit bien que ce ne sont là que des exemples d'une règle générale.
Et si maintenant nous remontons aux controverses de l'antiquité, nous voyons que l'on s'appuie sur cette méthode
d'interprétation pour prouver la doctrine catholique de la Sainte Trinité. Adressez-vous aux écrivains d'avant Nicée ou à ceux de Nicée, vous rencontrerez des textes qui ne se
rapportent pas directement à cette doctrine et qui cependant sont avancés comme des preuves capitales; par exemple, au sujet de la divinité de Notre-Seigneur: « De mon coeur a jailli une bonne
parole 5 »;« Le Seigneur m'a faite (ou m'a possédée)
au commencement de ses voies6 »;« J'étais avec Lui, moi en qui Il
se plaisait' »; « Dans ta lumière nous verrons la lumière$ »; «Qui pourra narrer sa génération? 9 »;« Elle est le souffle de la puissance de Dieu' »; « sa puissance éternelle et sa divinité 2 ».
Par contre, l'école d'Antioche, qui adoptait l'interprétation littérale, fut, comme je l'ai noté plus haut, métropole même de l'hérésie. Sans parler de Lucien, dont l'histoire est assez mal connue, - mais qui fut un des premiers maîtres de l'école, le professeur d'Arius et de ses principaux partisans -, Diodore
et Théodore de Mopsueste, qui dans la génération sui-vante furent les deux maîtres les plus éminents de l'interprétation littérale, furent, nous l'avons vu, les précurseurs du
nestorianisme.
Il en avait été de même à une époque encore plus reculée : les Juifs s'attachaient au sens littéral de l'Ancien Testament pour
rejeter l'Évangile: les apologistes chrétiens prouvèrent sa divinité en usant du sens allégorique. La liaison formelle de
ce mode d'interprétation et de la théologie chrétienne a été bien aperçue par Porphyre; selon lui, Origène et d'autres l'ont emprunté à la philosophie païenne, tout à la fois pour expliquer
l'Ancien Testament et pour défendre leur propre doctrine. On peut presque poser comme une vérité historique, que l'interprétation mystique et l'orthodoxie ont partie liée, tiendront ou
tomberont ensemble.
6
C'est ce qu'a vu très clairement, en ce qui touche à la théologie primitive, un écrivain récent, dans une dissertation sur saint Éphrem. Il observe que Théodore d'Héraclée, Eusèbe et Diodore se sont opposés systématiquement à l'interprétation
mystique, qui,était en quelque sorte sanctionnée par l'antiquité et 1'Eglise orthodoxe. Puis il continue: «Éphrem n'est pas aussi
réservé dans ses interprétations, et il ne pouvait pas l'être, puisqu'il était disciple zélé de la foi orthodoxe. Car tous ceux
qui se sont fait le plus remarquer par leur réserve étaient aussi éloignés que possible de la foi des conciles. Par contre, tous ceux qui retenaient la foi de l'Eglise ne se passaient jamais
entièrement du sens spirituel des Écritures. Car les conciles veillaient sur la foi orthodoxe; et il n'était guère prudent à cette époque, comme nous le montre surtout l'exemple de Théodore de
Mopsueste, de délaisser le sens spirituel pour s'adonner exclusivement à la méthode littérale. Il y a plus : même lorsque l'on faisait plein droit au sens littéral, on conservait aussi à côté
l'interprétation allégorique. A cette époque, en effet, les hérétiques aussi bien que les Juifs, dans les controverses, s'obstinaient dans leurs objections contre la doctrine catholique en
soutenant que le Messie était encore à venir, en niant l'abrogation du sabbat et des lois cérémonielles, en ridiculisant la doctrine chrétienne de la Trinité et surtout celle de la nature divine
du Christ ; dans ces circonstances, les écrivains ecclésiastiques jugeaient utile, pour répondre à ces objections, de rapporter de force, par allégorie, chaque partie de l'Ecriture au Christ et à
son Eglise » 1.
7
A cette page d'un savant allemand, qui souligne le rôle de la méthode allégorique dans les controverses avec les Juifs ou avec les adversaires
d'Athanase, il sera bon de comparer le passage suivant des Golden Remains du latitudinarien Hale, qui attaque la théologie romaine: « Le sens littéral, simple et incontestable de l'Ecriture, sans aucune addition ou supplément
sous couleur d'interprétation, est le seul que nous
soyons absolument obligés d'accepter par motif de foi, sauf là où le Saint-Esprit lui-même nous trace une autre voie. Je ne prends pas cela pour une opinion qui me
serait personnelle, mais comme une vérité à laquelle notre Eglise reste nécessairement liée. Lorsque nous nous sommes séparés de
l'Eglise de Rome, l'un des motifs était qu'elle ajoutait à l'Ecriture ses propres gloses comme canoniques, pour suppléer à ce que ne pouvait fournir le texte pur et simple. Si, à
la place de sesgloses, nous mettons les nôtres, nous ne faisons rien d'autre que de renverser Baal pour relever un
Éphod, que tourner en rond pour venir retrouver l'Église de Rome au point où nous l'avons autrefois quittée... Cette doctrine du sens littéral n'a jamais paru importune ni
préjudiciable à personne, sinon à ceux qui avaient intérieurement conscience que leurs positions n'étaient pas suffisamment fondées. Lorsque le cardinal Cajetan, au
temps de nos ancêtres, eut renoncé au penchant d'apostiller et d'allégoriser sur l'Ecriture, qui avait prédominé longtemps dans l'Eglise, et s'en tint au sens
littéral, la chose parut si contraire au goût de l'Eglise de Rome, qu'il fut forcé de trouver maint artifice et maintes justifications pour son attitude. Le fait est (comme s'en
apercevra celui qui lira ses écrits) que c'est uniquement pour s'être attaché de près au sens littéral qu'il a rejeté plusieurs des doctrines sur lesquelles
diffèrent l'Eglise de Rome et les Églises réformées. Mais lorsque l'insistance des réformateurs, et le grand crédit que méritaient les écrits de Calvin en ce
genre, eurent forcé les théologiens de Rome à aligner leurs interprétations sur le même niveau ; lorsqu'ils virent que ni efforts, ni subtilité d'esprit ne pouvaient
arriver à détruire l'évidence littérale de l'Écriture, cela les jeta dans ces expédients désespérés auxquels ils s'attachent encore aujourd'hui, comme de mettre en question, autant qu'ils croient
pouvoir oser le faire, la valeur du texte hébreu, de recommander contre lui une traduction inexacte, d'ajouter des
traditions à l'Écriture, et de vouloir placer au-dessus de toute contestation ce qu'ils prétendent être l'interprétation de l'Église
1.»
Il ajoute ensuite en ce qui touche le sens allégorique :« Si nous condamnons
absolument ces interprétations, il nous faut donc condamner une grande partie des écrivains de l'antiquité, qui sont
très familiers avec cette manière d'interpréter. Car les critiques les plus partiaux en faveur de l'antiquité n'ont pas à choisir; ils
ne peuvent que voir et avouer au moins ceci : pourle sens littéral, les exégètes de notre époque, à cause deleur connaissance des langues originales, du soin qu'ilsont de tenir compte des
circonstances et de la cohérencedu texte, de la comparaison avec les passages semblables de l'Écriture, ont généralement surpassé les meilleurs interprètes de l'antiquité. »
L'usage de l'Écriture, et spécialement de son sens second ou
spirituel, comme d'un instrument de pensée et de déduction, est donc un principe caractéristique de l'enseignement doctrinal dans
l'Église.
Le principe que les opinions, en matière de religion, ne
sont pas chose indifférente, mais définissent au regard de Dieu la position de ceux qui les professent,
est un principe qui a guidé dès l'origine le développement de la foi évangélique, et sur lequel elle a été la première à appuyer ses
développements. Il n'a
guère trouvé à s'employer, je suppose, sous la Loi ancienne: car le zèle et l'obéissance des gens d'autrefois s'appliquaient surtout à
maintenir le culte divin et à renverser l'idolâtrie, plutôt qu'à faire oeuvre intellectuelle. La foi est, à ce point
de vue comme à d'autres, une caractéristique de l'Evangile; elle n'apparaît auparavant que dans la mesure où il était
anticipé, où son temps approchait. Élie, et les prophètes jusqu'à Esdras, combattirent Baal ou restaurèrent le service du Temple; les trois jeunes gens refusèrent de se prosterner devant la
statue d'or; Daniel tournait son visage vers Jérusalem; les Macchabées rejetaient avec mépris le paganisme grec. (…)
1.Jn, xvIII, 37.
2.I Tim., vI, 13.
3.Cf. II et III
Jn.
4.Gal., I, 6.
2
Saint Irénée, à la suite de saint Polycarpe, nous donne un exemple de la même doctrine: «Je t'ai vu, dit-il à l'hérétique Florinus, quand
j'étais encore enfant, en Asie Mineure, avec Polycarpe; tu vivais dans les splendeurs de la cour impériale, et tu
essayaisde te recommander à lui. En vérité, je me souviens de ce qui se
passa alors, mieux que d'événements plus récents, car les leçons de l'enfance grandissent avec l'esprit et ne
font plus qu'un avec lui. Ainsi, je pourrais indiquer l'endroit où le bienheureux Polycarpe s'as-seyait et conversait, ses allées et venues, son genre de vie, l'aspect de sa personne et ses
discours au peuple; sa familiarité avec saint Jean, dont il aimait à parler, et avec les autres qui avaient vu le Seigneur;
commentil aimait à répéter leurs paroles et ce qu'il avait appris d'eux touchant le Seigneur... Et devant Dieu je puis attester que si ce bienheureux, cet apostolique vieil-lard avait entendu quelque chose de
ta doctrine, il se fût bouché les oreilles, en s'écriant selon sa coutume: « O Dieu bon, à quels temps m'as-tu réservé, que je doive souffrir cela! » et en entendant tes discours,
qu'il eût été debout ou assis, il aurait fui loin du lieu où il se serait trouvé. » Tout chrétien de la primitive Église semble donc avoir jugé de son devoir de pro-tester, partout où il se
trouvait, contre toutes les opinions contraires à ce qu'on lui avait enseigné dans sa catéchèse baptismale, et d'éviter la société de ceux qui les soutenaient. Saint Irénée, après avoir raconté
ses souvenirs sur saint Polycarpe, continue: «Les apôtres et leurs disciples étaient si religieux, qu'ils n'adressaient même pas la parole à ceux qui falsifiaient la vérité'.
»
1. Cf. EusÈBE, Hist.
Eccl., lib. IV, cap. 14 et lib. V., cap. 20; P. G., 20, 340 et 486.
Un tel principe, cependant, n'aurait pu qu'anéantir bientôt l'Eglise en réduisant
ceux qui la composaient àune poussière d'individus, si la Vérité, à laquelle ils devaient rendre témoignage, n'avait pas eu quelque chosede défini, de formel et d'indépendant d'eux.Les chrétiensétaient tenus de défendre et de
transmettre la foi qu'ilsavaient reçue, et ils la recevaient des chefs de l'Église;et, d'autre part, c'était le devoir de ces chefs de veiller sur cette foi traditionnelle et de la définir. Il n'est pas nécessaire de revenir sur un
terrain qui a été si souvent exploré dans ces dernières années. Saint Irénée nous met le sujet sous les yeux dans son récit sur saint
Polycarpe, dont je viens de citer une partie, et c'est à lui que nous pouvons nous en tenir. On lit dans son écrit contre les gnostiques: « Polycarpe, que j'ai vu dans ma première enfance, a
toujours enseigné les leçons qu'il avait apprises des apôtres, leçons que l'Eglise transmet aussi, et qui seules sont la vérité. Toutes les Églises d'Asie en portent le témoignage,
entre autres ceux qui ont succédé à Polycarpe jusqu'à ce jour; et il est un témoin de la vérité autrement sûr et digne de confiance que Valentin,
Marcion et leurs compagnons obstinés dans l'erreur. C'est lui qui vint à Rome au temps d'Anicet, et qui ramena à l'Église de Dieu beaucoup des hérétiques dont j'ai parlé plus haut, en proclamant
qu'il avait reçu des apôtres cette seule et unique vérité qui avait été transmise par l'Église. »
4
Et ne voyons pas là seulement la doctrine ou la pratique d'une école, qui pouvait être ignorante en fait de philosophie. Les Pères alexandrins, d'un espritsi cultivé, et dont on dit qu'ils
doivent tant à la sciencepaïenne, ne montrèrent certainement ni gratitude ni révérence à l'égard de leurs prétendus maîtres, mais
soutinrent la suprématie de la tradition catholique.
(la suite du chapitre mériterait aussi d'être citée. Ce livre est en ligne sur
www.jesusmarie.com