Lundi 28 mai 2007
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Au fond, l’Eglise reconnaît deux autorités : l’Ecriture et la raison. La raison peut nous obliger à accepter un
argument fondant une croyance dépourvue de fondement scripturaire direct. Elle peut aussi nous obliger à accepter une révélation privée reçue, par exemple, lors d’une apparition mariale. En
réalité, on ne peut pas lire la Bible de façon intelligente sans un travail d’interprétation. Pour savoir ce que l’Ecriture nous oblige à croire, nous devons donc nous servir de la raison. Sans
elle, on tombe dans le fondamentalisme (comme ceux qui pensent qu’il y aura 144000 élus, en prenant au pied de la lettre un passage de l’Apocalypse).
Le dogme de l’Immaculée Conception (1854) n’a pas de justification scripturaire directe. Il est fondé sur un argument théologique, sur le sens indirect de
l’Ecriture, sur la tradition, puis confirmé par des révélations privées. L’argument théologique a été formulé par Duns Scot. La forme de l’argument est la suivante :
-
(1) Dieu pouvait préserver Marie du péché originel (qui n’est rien d’autre qu’une tendance naturelle au péché, une caractéristique de l’homme qui se transmet de génération en
génération).
-
(2) il convenait de préserver Marie de cette souillure.
-
(3) Dieu l’en a donc préservée.
Pour accomplir leurs missions, les prophètes et les saints reçoivent des grâces particulières. De même, pour que Marie accomplît sa mission de mère du Sauveur, il
convenait qu’elle eût des grâces exceptionnelles. La plus grande grâce pouvant être accordée à un être humain excepté Jésus lui-même, c’est la préservation du péché originel (c’est-à-dire de la
tendance au mal). Marie devait avoir une humilité parfaite pour être la mère du Sauveur. Elle devait aussi avoir une foi parfaite pour croire que son Fils était le Messie et le Fils de Dieu alors
même qu’il subissait la torture et mourait crucifié comme le pire des criminels. Face à de tels événements, il lui fallait aussi une charité très grande, etc. On peut concevoir que les forces du
mal se sont liguées contre Marie d'une façon toute spéciale parce qu'elle apportait au monde le Sauveur. Il convenait donc qu’elle fût préservée de toute tendance au mal. Duns Scot insiste
également sur des raisons symboliques : en étant préservée du péché originel, Marie pouvait être le type de l’Eglise (autrement dit, elle pouvait représenter l’Eglise) ; elle pouvait
être le type parfait du justifié, qui puise dans sa sainteté même la raison de son humilité. L’immaculée Conception est le type absolu de la grâce conférée sans aucun mérite, avant toute œuvre. Ainsi, paradoxalement, l'idée que Marie a été préservée du péché est étroitement liée au principe de la Sola
Gratia qui est à la source du protestantisme. Ce principe n'est pas une invention de Luther ou de ses successeurs, mais une idée classique dans la théologique catholique bien avant Luther
(voir là-dessus Bouyer, Du protestantisme à l'Eglise).
Je m'arrête ici pour ce sujet, mais l’argument de convenance est fort complexe (ceci n’est qu’un aperçu). Passons aux autres arguments.
Newman a montré que les chrétiens des premiers siècles avaient une très grande dévotion à la Sainte Vierge. Il le prouve en citant St Justin et St Irénée (IIe
siècle), Tertullien, St Augustin, et beaucoup d'autres. Cet argument comptait aux yeux des anglicans de son époque, car l'opinion des premières générations de chrétiens étaient pour eux un
critère d'orthodoxie. Mais il y a bien sûr d'autres chrétiens qui raisonnent autrement et ne tiennent pas compte des traditions, même les plus anciennes. Cette position est difficile à
tenir. Par exemple, St Irénée a été formé par St Polycarpe, qui a été formé par St Jean l'évangéliste... Soit on tient compte de l'opinion des premiers pères de l'Eglise, soit on est
réduit à supposer qu'il y a eu une vaste apostasie juste après la génération des apôtres, hypothèse hasardeuse et qui ne s'appuie sur aucune preuve historique.
Le témoignage de la tradition chrétienne milite massivement et de façon continue en faveur de la dévotion mariale, mais sur quels passages de l'Ecriture s'appuie cette tradition
?
On sait que la Bible dit peu de choses sur Marie. Ce n'est pas étonnant puisqu'elle était en vie au moment où ont été rédigés les livres du Nouveau Testament. Le seul livre qui a sûrement été
écrit après sa mort est l'Apocalypse. Or nous allons voir que l'auteur de l'Apocalypse n'hésite pas à l'exalter. Mais d'abord, notons que dans l'Evangile selon St Luc, lors de
l’Annonciation, l’ange Gabriel la salue en lui disant « Réjouis-toi, comblée de grâces ». Cette salutation confirme l’argument de convenance. On sait aussi que dès le IIe siècle, les
chrétiens ont reconnu la mère du Sauveur dans la femme de l’Apocalypse (Ap. 12). Ils reconnaissaient que cette femme symbolisait l’Eglise, mais ils pensaient qu’elle représentait aussi Marie.
Pourquoi ? Tout d'abord, la Bible utilise très peu d'allégories. Cette femme représente donc une personne avant de représenter l'Eglise. Or elle est sur le point d’accoucher, et met au monde
« un enfant mâle, celui qui doit mener les nations avec un sceptre de fer » (allusion à Is. 66, qui désigne le Messie). Puisque cet enfant est une personne (Jésus), sa mère aussi doit
être une personne : Marie. Ensuite, cette femme est menacée par un dragon, symbole de Satan, ce qui rappelle le passage de la Genèse où Eve est trompée par le serpent. Il y a un parallèle
entre ces deux passages, dont l’un se trouve au début de la Bible tandis que l’autre est à la fin. Marie serait la nouvelle Eve, comme Jésus, d’après St Paul, est le nouvel Adam. Donc si Marie
est assez discrète au début des Evangiles, ici, en revanche, elle est exaltée par l’auteur de l’Apocalypse. Cette interprétation se trouve chez St
Irénée et d'autres Pères représentant l'Europe, l'Afrique et l'Asie. Ainsi, dès le deuxième siècle, elle semble admise partout, vu qu'il n'y a aucun témoignage contraire. Pour une argumentation
plus complète, lire la Lettre à Pusey, de John-Henry Newman.
Chez les orthodoxes, l'Immaculée conception est restée un croyance plus ou moins facultative mais admise de fait, en continuité avec la Tradition. C’est à
la suite des apparitions de la rue du bac en 1830 que l’Eglise catholique a formulé le dogme de l’Immaculée Conception, en 1854. Enfin, le 25 mars 1858 (jour de l’Annonciation), Bernadette
Soubirous, une jeune paysanne, a vu une « belle dame » lui dire en patois occitan : « je suis l’Immaculée Conception ». Après les vérifications qui s’imposent, les
apparitions de Lourdes ont été interprétées comme une confirmation du dogme proclamé quatre ans plus tôt.
Les protestants refusent généralement ce dogme parce qu’il n’est pas fondé sur le sens littéral de l’Ecriture Sainte. Ils admettent en effet que la seule autorité
en matière de doctrine est l’Ecriture (c’est le principe de la Sola Scriptura). Cette position est contestable pour plusieurs raisons :
-
quel est le fondement scripturaire du principe de la Sola Scriptura ? Il n’y en a pas, et les protestants eux-mêmes le reconnaissent parfois.
-
il n’y a aucune raison de croire que les arguments philosophiques ou théologiques inventés au cours de l’histoire (comme celui de Duns Scot) soient a priori
sans valeur. S’ils sont solides et finissent par s’imposer chez les théologiens, il est normal qu’ils jouent un rôle dans le développement du dogme. On ne peut pas refuser l’autorité de la
raison.
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Il y a des arguments scripturaires pour montrer que la Révélation continue en un certains sens après Jésus et grâce à l’Esprit Saint, dans le développement de
la réflexion théologique.
-
Il n’y a aucune raison de croire que les révélations privées n’ont aucun rôle à jouer dans le développement du dogme.
-
Chez les Juifs, avant la venue du Christ, la Révélation se faisait non seulement grâce à des textes, mais aussi grâce à des révélations privées, et surtout, à
l’Esprit Saint, qui a inspiré les prophètes. Les catholiques et les protestants sont d’accord pour dire qu’aucun livre nouveau ne peut être ajouté à la Bible, mais cela ne veut pas dire que
la Révélation ne continue pas sous l’action de l’Esprit saint ou d’une autre manière.
En ce qui concerne les protestants, il faut savoir qu'une partie d'entre eux accorde une grande importance à la dévotion mariale. Entre les anglicans (de la "haute
église") et les calvinistes, par exemple, les différences sont parfois très profondes.
Sur l'Immaculée conception, on trouve quelques documents sur internet, comme ici :
http://vitamivero.free.fr/spip/article.php?id_article=731
Mais je doute qu'on puisse comprendre ce sujet sans passer par un étude théologique approfondie du rapport entre grâce, liberté, et salut. Le site que je viens de
mentionner contient des articles intéressants sur divers sujets théologiques, notamment des passages de grands théologiens ou de philosophes : Newman, Urs von Balthasar, De Lubac,
Tresmontant, etc.
Pour comprendre l'idée selon laquelle il convenait de préserver Marie de toute inclination au mal, voir aussi :
www.salve-regina.com (lire le deuxième article de Garrigou-Lagrange
dans la rubrique "Mariologie")
Pour aller plus loin, lire par exemple : Louis Bouyer, le Trône de la Sagesse.