Les croyants de confession catholique sont tenus de croire à la présence réelle du Christ dans l’eucharistie. "Réelle" signifie par exemple qu'il ne s'agit pas d'une présence symbolique, mais aussi que :
(1) La présence du Christ dans l'hostie consacrée ne dépend pas de l'attitude des célébrants ou des fidèles qui participent à la messe (même si aucun d'eux n'est dans une attitude de prière, le Christ est réellement présent).
Or d'après la tradition catholique, la présence réelle suppose la transsubstantiation, autrement dit ceci :
(2) L'hostie consacrée, en devenant le corps du Christ, cesse d'être un morceau de pain. Elle n'est plus un morceau de pain, même si elle en a l'apparence.
Précisons qu'aucun catholique n'est tenu d'adhérer aux théories imaginées par les théologiens pour montrer la possibilité de la présence réelle. Souvent, les philosophes ne distinguent pas assez le dogme et les théories théologiques. En ce qui concerne la transsubstantiation, on a souvent recours à la théorie de St Thomas d'Aquin, mais elle ne fait pas partie du dogme. Voyons maintenant les principales objections contre ce dogme.
Objection : comment pourrait-ce être le corps du Christ, puisque ce n’est que du pain ?
Réponse : cette objection suppose d’accorder une priorité à la connaissance sensible sur la connaissance par témoignage. Soit notre critère d’identification du pain et du corps du Christ est purement sensible : nous appelons alors « pain » ce qui a tel goût, tel couleur, telle consistance. Soit notre critère d’identification est celui du témoignage d’une personne en qui nous avons confiance : Jésus lui-même nous a dit que ceci serait son corps dans le sacrement de l’eucharistie.
En dernière analyse, la dénotation d’un terme comme « pain » est fixée par ostension. Quand nous apprenons la signification de ce mot, nous percevons un objet, et nous nous fions à une personne qui désigne cet objet en employant le mot « pain » : c’est ainsi que nous savons que c’est du pain. La connaissance du sens des mots repose donc sur le témoignage d’autrui. Quand Jésus dit « ceci est mon corps », il nous apprend, par une définition ostensive, que dans des conditions particulières (celle de l’eucharistie après son sacrifice parfait sur la croix), ce que nous appelons autrement du pain devient son corps.
Mais tout cela ressemble à une querelle de mot. Le pain ne reste-t-il pas le pain, avec sa couleur habituelle, sa consistance, etc. ? Non, il n’est plus le même. Il a acquis des propriétés absolument nouvelles : il transmet la Vie à ceux qui le reçoivent dans de bonnes dispositions de cœur et d’esprit. Le chrétien n’a plus besoin de sacrifier un agneau et d’en manger la viande. Il mange l’hostie et celle-ci, transformée miraculeusement par la puissance divine, le fortifie en vue des épreuves qui l’attendent. Les propriétés causales de l’hostie ont changé. Donc il n’est pas excessif de dire que sa substance a changé. Il y a eu transsubstantiation.
On peut formuler l’objection autrement : vous croyez donc, nous dit-on, qu’en mangeant ce morceau de pain, vous mangez de la chair humaine (Jésus étant vrai Dieu et vrai homme par son incarnation) ?
Réponse : Le mot « chair », tel que nous l’entendons spontanément, désigne des propriétés sensibles particulières. Or le pain azyme, dans le sacrement de l’eucharistie, conserve ses propriétés sensibles. Ce n’est donc pas en ce sens-là qu’il devient le corps du Christ.
Que signifie cette expression : « corps du Christ » ? Le corps du Christ peut être défini comme la réalité matérielle (c’est-à-dire sensible) en laquelle le Christ se rend réellement présent. En ce sens, le pain azyme consacré peut être le corps du Christ, bien qu’il ne soit pas de la chair humaine. Le fidèle catholique, d’ailleurs, s’il est tenu de croire à la présence réelle du Christ dans l’eucharistie, n’est pas tenu, en revanche, de croire que le pain consacré soit réellement de la chair humaine. Au contraire.
En instituant le sacrement de l’eucharistie, le Christ a choisi un moyen très simple de fortifier les croyants grâce à un objet (le pain) qui remplace à la fois l’agneau pascal et le pain du sacrifice. Une fois de plus, ici, on peut admirer la continuité entre l’Ancienne Alliance et la Nouvelle, et la manière dont la Nouvelle Alliance, tout en réalisant les prophéties, unifie de façon cohérente des éléments divers de l’ancienne religion.
Qu’est-ce qu’être présent ?
Pourquoi puis-je dire que je suis présent ici, et dans ce corps ?
Imaginons une hostie qui se met à bouger, en se tordant toute seule, puis en bondissant. Dirait-on alors que c’est du pain ? Non, en dépit de sa couleur et de sa consistance, on ne la verrait plus comme un morceau de pain, à cause de son comportement.
De même, l’hostie consacrée n’est plus du pain parce qu’en dépit de sa couleur, de sa masse et de sa consistance, elle « fait » certaines choses qu’aucun morceau de pain ne peut « faire ». Elle n’a pas les mêmes facultés ou les mêmes propriétés causales que le pain, car elle donne aux croyants une force qu’ils n’auraient pas autrement.
L’hostie est donc le corps du Christ, parce qu’elle est la matière sensible dans laquelle il est présent, c’est-à-dire à travers laquelle il agit. Pourquoi puis-je dire, quand je vois un ami, que le corps que je vois est bien son corps, ou qu’il est présent dans ce corps ? Parce que ce corps se comporte d’une certaine manière. Il accomplit certaines actions, certains gestes, et il manifeste des expressions bien particulières, que j’attribue à une même personne.
Imaginons que l’on m’ampute de la main ou de l’avant bras, et que ce membre, une fois coupé, soit conservé quelque part. Peut-on dire qu’il fait partie de mon corps ? Non, bien sûr. Un membre mort ne peut pas faire partie d’un corps vivant. Je suis présent dans mon corps tant que ce corps manifeste mon action et la permet. Je ne suis donc plus présent dans cette main inerte. Ainsi, ce qui définit la présence d’une personne dans une matière sensible, ou sa possession d’un corps, ce n’est pas la matière qui constitue ce corps (peau, sang, muscles, etc.) mais ce sont les relations causales existant entre cette personne et ce corps.
Il n’est donc pas contradictoire de croire que Jésus est réellement présent dans le pain consacré (ou ce qui en garde les apparences sensibles), devenant ainsi tout à la fois le grand prêtre et la victime parfaite, l’agneau pascal et le pain du sacrifice.
Ce fait n’est pas contradictoire, mais mystérieux. C’est un mystère sublime parce qu’il est le point d’aboutissement, non seulement du judaïsme, mais de toute l’histoire religieuse de l’humanité. Dans ce sacrement si paradoxal, de nombreux rites anciens trouvent leur unité, non seulement des rites, mais aussi des prophéties et des préfigurations.
Nous voyons maintenant que la croyance à la présence réelle du Christ dans l’eucharistie n’est pas contradictoire, en dépit de son caractère paradoxal. En fait, il est possible d’aller beaucoup plus loin en montrant quelle est la signification de cette présence réelle. Le sacrifice du Christ et l’institution de l’eucharistie, qui en découle, ont un sens très profond et sont le point d’aboutissement de nombreuses prophéties et préfigurations.